Un rapprochement entre Stoïcisme et Bouddhisme
Je pars de la structure de l'action, dans le Stoïcisme, qui est une appropriation à soi-même.
goldschmidt_stoicien_action.pdf — Victor Goldschmidt, Le Système stoïcien et l'idée de temps, Paris, Vrin, 1953; 4e éd. 1979, Chapitre V: La théorie de l'action, pp. 125–144.
(130, § 63) Il semble donc que la «conformité avec la nature» ne soit à aucun niveau un accord entre la nature de l'agent et les choses (recherchées par appétition ou par choix réfléchi), mais toujours accord à terme unique; c'est la conduite «conséquente» de l'agent, lequel est une substance, non pas inerte, mais active. Aussi bien, déjà au niveau de l'instinct de conservation, la tendance tend bien moins vers l'utile que vers son exercice naturel; comme le dit, dans un tout autre contexte, M. J. Vuillemin: «Autre chose est de rechercher l'aliment, autre chose est de se rechercher soi-même en employant l'aliment comme moyen». En possession de lui-même, le moi se tourne vers les choses, non afin de les posséder, mais pour, à leur occasion, «s'approprier à soi-même»; la sagesse in se tota conuersa est (Ciceron, De finibus, III.7.24).
(131, § 64) On voit par là, puisque déjà au niveau de la tendance, les objets ne sont que des occasions, la continuité profonde de l'accord. A tous les niveaux, l'accord de la nature avec elle-même se prolonge dans le monde extérieur; il s'harmonise, en quelque sorte, avec les choses «conformes à la nature», mais sans les faire entrer, à titre de termes constituants, dans cet accord même: c'est toujours avec soi-même et avec soi-même seulement, que l'être demeure d'accord.
Je retrouve cette même structure d'appropriation à soi-même dans la doctrine bouddhique de l'Amitié. Il est essentiel de remarquer que l'amitié n'est pas une pratique, ni même une attitude adoptée à l'égard d'autrui. C'est en quelque sorte une attitude que par hygiène personnelle on adopte à l'égard de soi-même, puisque l'Amitié est un exercice spirituel, l'Amitié est objet de méditation. Je ne précise pas ici, en me contentant de renvoyer aux pages consacrées à la doctrine des quatre «attitudes sublimes» (brahma-vihâra). Mais j'insiste sur le fait qu'Autrui n'est pour l'amitié qu'un prétexte. S'exercer à l'amitié dans le cadre des recueillements, c'est s'approprier à soi-même, et comme le suggère Jones dans le texte ci-dessous, l'amitié ainsi conçue n'est pas nécessairement un sentiment moral, encore moins une vertu au sens où nous l'entendons en Occident. Le méditant est seul bénéficiaire de l'amitié qu'il éprouve pour autrui. Autrui est le prétexte à s'approprier à soi-même.
jones_buddhism_morality.pdf — Richard H. Jones, Theravāda Buddhism and Morality, Journal of the American Academy of Religion, Vol. 47, No. 3 (Sep., 1979), pp. 371-387.
(377-378) Turning to the four sublime states, i.e., benevolence (metta), compassion (karuna), sympathetic joy (mudita) and even-mindedness (upekkha), our own mind-cultivation, not the effects upon other, is once again stressed. These are a preliminary meditative exercise, not the insight-meditation (vipassana- bhavana) essential to the quest for enlightenment, and only lead to rebirth in the deva-worlds (D 1.251; M 2.76; A 2.129). They do have an effect on other sentient beings; the Buddha, for example, stopped a charging elephant by means of benevolence. King sees these "radiations" as the Buddhist solution to social ills (154). But the expressed purpose of the exercises is to overcome untoward mental states: benevolence is to be practiced by the ill-willed, compassion by those with evil thoughts, sympathetic joy by those who dislike others, and even-mindedness by those who lust. Nor is it self-evident that identification with the suffering of another by means of compassion is necessarily a moral impulse. Similarly, even-mindedness towards criminals and their victims may or may not be moral. But it does weaken the entrenched mistaken view of distinct entities which should be valued differently. The meditator is the only beneficiary of concern.
(384) […] their own discussion of the brahmavihara concludes that these are meditative techniques for the ultimate benefit of the meditators, benefits to others being only a side effect (231 -233).