Mise en perspective anthropologique de la notion d'Ami. Son antonyme: l'étranger.
Qu'est donc l'étranger (xenos) pour les Grecs?
François Hartog, Mémoire d'Ulysse. Récits sur la frontière en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1996, p. 14:
[...] «en fait toute personne extérieure à cette communauté restreinte qu'est la cité. On sait que Sparte, à l'époque classique, était réputée fermée aux étrangers. Thucydide [II, 39, 1]/15/ oppose la xénélasie (le fait d'expulser les étrangers) spartiate à l'ouverture athénienne. Athènes avait, de fait, créé le statut de métèque (étranger résident) pour les étrangers désireux de s'y installer. Puis, il y a ces étrangers «de l'intérieur», ces exclus que sont les esclaves: [h]ilotes [habitants de Laconie, qui sont donc leurs voisins, réduits en esclavage par les Spartiates] ou esclaves-marchandise. Hérodote [IX, 11] note que les Spartiates employaient la catégorie de xenos pour désigner tous les étrangers, Grecs et non-Grecs, Grecs et barbares. Le fameux couple Grecs-Barbares semble ne pas avoir eu cours chez eux, comme si leur vision de l'altérité était restée celle d'un temps antérieur à la diffusion et à la généralisation de ce couple promis, au moins dans sa structure antonyme, à un long avenir. Pour eux, tout étranger à la communauté spartiate, Grec ou non-Grec, était un xenos.»
Mais ce n'est plus le sens qu'avait le mot xenos chez Homère. Voir Emile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Minuit, 1969, tome I, chapitre 7, L'hospitalité (pp. 87-101). Spéc. p. 92:
«Le sens de gotique gasts, vieux slave gosti est «hôte», celui de latin hostis «ennemi» [cf. hostile]. Pour expliquer le rapport entre «hôte» et «ennemi», on admet en général que l'un et l'autre dérivent du sens de «étranger» qui est encore attesté en latin; d'où «étranger favorable –> hôte» et «étranger hostile –> ennemi».
A vrai dire «étranger, ennemi, hôte», ce sont là des notions globales et assez sommaires qui demandent à être précisées, interprétées, dans leur contexte historique et social. On y est aidé par les auteurs latins eux-mêmes qui fournissent une série de mots de même famille et aussi des emplois instructifs du terme hostis. Celui-ci conserve sa valeur archaïque de «étranger» dans la loi des Douze Tables. Témoin ce texte: «aduersus hostem aeterna auctoritas est(o)» dont aucun mot, à l'exception du verbe être, n'est employé avec le sens qu'il a en latin classique. Il faut entendre: «vis-à-vis d'un étranger, la revendication en propriété doit demeurer éternellement», elle ne s'abolit jamais quand c'est contre un étranger qu'elle est introduite...»
(93) «Un hostis n'est pas un étranger en général. A la différence du peregrinus qui habite hors des limites du territoire, hostis est «l'étranger, en tant qu'on lui reconnaît des droits égaux à ceux des citoyens romains». Cette reconnaissance de droits implique un certain rapport de réciprocité, suppose une convention: n'est pas dit hostis quiconque n'est pas romain. Un lien d'égalité et de réciprocité est établi entre cet étranger et le citoyen de Rome, ce qui peut conduire à la notion précise /94/ d'hospitalité. En partant de cette représentation, hostis signifiera «celui qui est en relations de compensation»; ce qui est bien le fondement de l'institution d'hospitalité. Ce type de relations entre individus ou groupes ne peut manquer d'évoquer la notion de potlatch [Cf. Mauss, Essai sur le don, 1924]... L'hospitalité s'éclaire par référence au potlatch dont elle est une forme atténuée. Elle est fondée sur l'idée qu'un homme est lié à un autre (hostis a toujours une valeur réciproque) par l'obligation de compenser une certaine prestation dont il a été bénéficiaire.
La même institution existe dans le monde grec [archaïque] sous un autre nom: xenos indique des relations du même type entre hommes liés par un pacte qui implique des obligations précises s'étendant aussi aux descendants...»
(95) «A date historique, l'institution avait perdu de sa force dans le monde romain: elle suppose un type de relations qui n'était plus compatible avec le régime établi. Quand l'ancienne société devient nation, les relations d'homme à homme, de clan à clan, s'abolissent; seule subsiste la distinction de ce qui est intérieur ou extérieur à la ciuitas. Par un changement dont nous ne connaissons pas les conditions précises, le mot hostis a pris une acception «hostile» et désormais ne s'applique qu'à l'«ennemi»...
Ainsi, l'histoire de hostis résume le changement qui s'est produit dans les institutions romaines. De même xenos, si caractérisé comme «hôte» chez Homère, est /96/ devenu plus tard simplement l'«étranger», le non-national...»
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