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Autrui dans le monde des vivants |
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Sati mûle tadvipâko jâtyâyurbhogâh (YS II, 13) Occurrences de bhoga dans les YS: II,13; II,18; III,35 Je me sers de deux traductions françaises:
1 / Sati mûle tadvipâko jâtyâyurbhogâh (YS II, 13) Ma traduction pour un auditoire éclairé mais non indianiste: «Tant qu'existent les passions qui en sont la source se poursuit la maturation des résidus de nos actes passés qui nous fait passer d'une condition à une autre, d'une durée de vie à une autre, d'une expérience vécue à une autre.» La traduction la plus exacte et la plus concise: “It ripens into life-state, life-time and life-experience, if the root exists” (Râma Prasâda). La «racine» (mûla), autrement dit la cause des «dépôts» ou «résidus» (âsaya) psychiques latents qu'ont laissés en nous les actes accomplis dans nos vies antérieures, ce sont les «afflictions» (klesa), c'est-à-dire les passions comme la lubricité, la cupidité, l'orgueil ou la colère. L'aphorisme (YS II,13) pris pour point de départ à ma réflexion formule une doctrine philosophique de la triple «maturation» (vipâka) des «dépôts de l'action» (karmâsaya), tant que demeurent les «afflictions» (klesa) qui en sont la «racine» (mûla). Tant que nous restons sous l'empire des passions, nos actions laissent en nous des traces qui vont mûrir et produire trois sortes de conséquences: la naissance dans une «Condition» (jâti) déterminée, c'est-à-dire la naissance à un niveau déterminé de l'échelle des êtres, une «Durée de vie» (âyus) déterminée, dont la longueur ou la brièveté sanctionnent donc notre passé, et telle ou telle qualité d'«Expérience [sensible]» (bhoga), plus ou moins riche de sensations plaisantes ou douloureuses. La qualité de nos vies futures, qui résultent de la maturation des résidus laissés en nous par notre Karman, se mesure donc selon trois critères: le statut de chacune des réincarnations dans l'échelle des êtres, la durée plus ou moins longue de telle ou telle réincarnation, et la violence ou la douceur de l'expérience vécue au cours de cette réincarnation.
2 / Bhogâpavargârtham drsyam (YS II, 18) prakâsakriyâsthitisîlam bhûtendriyâtmakam bhogâpavargârtham drsyam/ «Les objets perçus ont pour dispositions la luminosité, l'activité et la stabilité, pour constituants les éléments naturels et les organes sensori-moteurs et pour finalité la jouissance et la délivrance du sujet percevant.» Autant que le contenu de cet énoncé, le style de pensée est ici très significatif. Pour définir les choses sensibles, les choses littéralement données «à voir» (DRS- voir > drsya, adjectif d'obligation «qui est pour être vu»), plusieurs séries closes et stéréotypées de termes sont combinées:
C'est en contextualisant bhoga au sein de ce réseau sémantique ou de ce système combinatoire définissant le monde sensible, que nous pouvons cerner le sens de la jouissance: c'est l'expérience vécue. Et l'expérience vécue est faite de l'histoire des sensations de plaisir et de douleur qui nous affectent tout au long de notre vie.
Voir en tête de rubrique le commentaire de Vyâsa et sa définition de Bhoga.
3 / Sattvapurusayor… pratyayâviseso bhogah (YS III, 35) «La jouissance (bhoga), c'est de ne pas apercevoir la différence entre l'être (purusa) et l'essence (sattva).»
J'ai conscience de proposer, à un public philosophe mais non indianiste, un déplacement téméraire (nous libérant du spiritualisme des traductions habituelles) et une interprétation personnelle (rompant avec celles des sanskritistes philologues), en empruntant à la métaphysique européenne le couple de mots être et essence. Les traductions conventionnelles, qui sont toutes subrepticement spiritualistes, opposent ici la pensée (sattva) et l'Esprit (purusa). Quand les traducteurs ne se contentent pas de reprendre tels quels les mots sanskrits sattva et purusa sans les traduire, ils versent dans le jargon en traduisant sattva par «le mental» ou «la clarté [= la composante lumineuse de la pensée]» — ce qui est à la fois illisible pour un non initié et réducteur (puisque cette traduction rabat l'ontologie sur la psychologie). Je prétends que l'on doit nécessairement traduire ici sattva et purusa dans le langage de l'ontologie et non pas dans le langage de la psychologie. Oui vraiment, c'est en me libérant de toute approche spiritualisante ou psychologisante que, m'inspirant de l'ontologie et de l'existentialisme européens, je peux analyser Bhoga, la Jouissance, comme expérience vécue, expérience affective, être-pour-autrui et être-au-monde ou bien encore comme un rapport existentiel à la Terre et aux choses sensibles.
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