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Autrui dans le monde des vivants

Sati mûle tadvipâko jâtyâyurbhogâh (YS II, 13)
Bhoga dans les Yogasûtra et la triade Condition, Longueur de vie, Expérience vécue

Occurrences de bhoga dans les YS: II,13; II,18; III,35

Je me sers de deux traductions françaises:
Michel Angot, Le Yogasûtra de Patanjali, le Yogabhâsya de Vyâsa, Paris, Belles Lettres, 2008.
Philippe Geenens, Les Yogasûtra de Patanjali avec le commentaire de Bhoja, Palaiseau, Editions Âgamât, 2003.
Et en anglais de:
Râma Prasâda, Pâtanjali's Yoga Sûtras. With the commentary of Vyâsa and the gloss of Vâchaspati Misra (1912); New Delhi, Munshiram Manoharlal, 1998.
Trevor Leggett, Sankara on the Yoga Sûtras. A full translation of the newly discovered text (1990); Delhi, Motilal Banarsidass, 1992.

 

1 / Sati mûle tadvipâko jâtyâyurbhogâh (YS II, 13)

Ma traduction pour un auditoire éclairé mais non indianiste:

«Tant qu'existent les passions qui en sont la source se poursuit la maturation des résidus de nos actes passés qui nous fait passer d'une condition à une autre, d'une durée de vie à une autre, d'une expérience vécue à une autre.»

La traduction la plus exacte et la plus concise:

“It ripens into life-state, life-time and life-experience, if the root exists” (Râma Prasâda).

La «racine» (mûla), autrement dit la cause des «dépôts» ou «résidus» (âsaya) psychiques latents qu'ont laissés en nous les actes accomplis dans nos vies antérieures, ce sont les «afflictions» (klesa), c'est-à-dire les passions comme la lubricité, la cupidité, l'orgueil ou la colère. L'aphorisme (YS II,13) pris pour point de départ à ma réflexion formule une doctrine philosophique de la triple «maturation» (vipâka) des «dépôts de l'action» (karmâsaya), tant que demeurent les «afflictions» (klesa) qui en sont la «racine» (mûla). Tant que nous restons sous l'empire des passions, nos actions laissent en nous des traces qui vont mûrir et produire trois sortes de conséquences: la naissance dans une «Condition» (jâti) déterminée, c'est-à-dire la naissance à un niveau déterminé de l'échelle des êtres, une «Durée de vie» (âyus) déterminée, dont la longueur ou la brièveté sanctionnent donc notre passé, et telle ou telle qualité d'«Expérience [sensible]» (bhoga), plus ou moins riche de sensations plaisantes ou douloureuses.

La qualité de nos vies futures, qui résultent de la maturation des résidus laissés en nous par notre Karman, se mesure donc selon trois critères: le statut de chacune des réincarnations dans l'échelle des êtres, la durée plus ou moins longue de telle ou telle réincarnation, et la violence ou la douceur de l'expérience vécue au cours de cette réincarnation.

(comm. Bhoja; Geenens, 118 corrigé) «Les afflictions, dont la définition a déjà été donnée, sont la racine. Tant que durent et se manifestent ces afflictions, jâti, âyus et bhoga demeurent la conséquence (vipâka) et le fruit (phala) des actions dont la nature (rûpa) est bonne ou mauvaise (kusalâkusala). La jâti, c'est la condition humaine ou une autre. L'âyus, c'est être attaché (sambandha) pendant longtemps (cirakâlam) à un même corps. Les bhogâh [masculin pluriel], ce sont les choses sensibles (visaya), les organes sensori-moteurs (indriya), la conscience du plaisir (sukhasamvid) et la conscience de la peine (duhkhasamvic ca), et les états [psychophysiques] comme le plaisir et la peine (sukhaduhkhâdîni), le mot bhoga (bhoga-sabdasya) ayant pour interprétation (vyutpattyâh, génitif féminin singulier) [génitif absolu] le sens (bodhana) de: “émotions (bhâva) qui sont la cause (karana) de l'action (karma)”.»

boghâ visayâ indriyâni sukhasamvid duhkhasamvicca sukhaduhkhâdîni karmakaranabhâvabodhanavyutpattyâ bhogasabdasya /

 

2 / Bhogâpavargârtham drsyam (YS II, 18)

prakâsakriyâsthitisîlam bhûtendriyâtmakam bhogâpavargârtham drsyam/

«Les objets perçus ont pour dispositions la luminosité, l'activité et la stabilité, pour constituants les éléments naturels et les organes sensori-moteurs et pour finalité la jouissance et la délivrance du sujet percevant.»

Autant que le contenu de cet énoncé, le style de pensée est ici très significatif. Pour définir les choses sensibles, les choses littéralement données «à voir» (DRS- voir > drsya, adjectif d'obligation «qui est pour être vu»), plusieurs séries closes et stéréotypées de termes sont combinées:

• la triade disposition—constituants—finalité
• 3 dispositions: luminosité—activité—stabilité, qui ne sont autres que les 3 guna sattva—rajas—tamas
• 11 constituants: les 5 éléments de la Nature + les 5 organes des sens + les 5 organes moteurs + le sens interne
• la dyade ou polarité jouissance—délivrance

C'est en contextualisant bhoga au sein de ce réseau sémantique ou de ce système combinatoire définissant le monde sensible, que nous pouvons cerner le sens de la jouissance: c'est l'expérience vécue. Et l'expérience vécue est faite de l'histoire des sensations de plaisir et de douleur qui nous affectent tout au long de notre vie.

(Comm. Bhoja; Geenens, 124) bhogah kathitalaksanah  «Bhoga [l'expérience vécue] a pour description un kathita [une histoire de vie]»

Glose de Philippe Geenens (p. 124 n. 18): «Kathita. L'histoire individuelle, l'existence, la somme des expériences, avec le discours qui l'accompagne.»

Voir en tête de rubrique le commentaire de Vyâsa et sa définition de Bhoga.

 

3 / Sattvapurusayor… pratyayâviseso bhogah (YS III, 35)

«La jouissance (bhoga), c'est de ne pas apercevoir la différence entre l'être (purusa) et l'essence (sattva)

«La jouissance (bhoga), c'est l'absence de distinction (a-visesa) dans l'aperception (pratyaya) du couple (*ayor = génitif duel) être (purusa) et essence (sattva), alors que dans l'absolu (atyanta-) ils ne se confondent pas (a-samkîrna), puisque (*tvât = ablatif de cause) l'un existe pour (artha) l'autre (para). La connaissance de l'être (purusa-jnâna) naît de (*ât = ablatif) la concentration (samyama) sur soi-même (svârtha).»

Il me semble voir ici une dialectique entre le pour-soi (svârtha) et le pour-autrui-en-moi (parârtha), puisque dans le monde des vivants je me vois par les yeux d'autrui, bercé par l'illusion que je coïncide avec moi-même. L'Altérité-à-soi-même est le fondement de toute expérience vécue dans le monde des vivants.

Excellentes notes de Michel Angot, partic. p. 533 n. 1543 commentant anyah pauruseyah pratyayas tatra samyamât purusavisayâ prajñâ jâyate qu'il traduit ainsi: «Autre est la représentation du purusa. Par le samyama sur cette [représentation] naît la parfaite sapience dont l'objet est le purusa». Avec cette note en bas de page: «Non pas une pensée qu'aurait le purusa (lequel ne pense pas) mais une pensée dont l'objet serait le purusa; pas une pensée du purusa mais une pensée de purusa. Tout le § vise à montrer que jamais le mental (sous quelque forme que ce soit…) ne fait l'expérience du purusa transcendant.» Je propose donc de traduire quant à moi:

«Autre est l'aperception (pratyaya) de l'Etre (purusa). De la concentration (samyama) sur celui-ci (tatra) naît (jâyate) la connaissance (prajñâ) qui a l'être pour objet (purusa-visayâ).»

Nulle part je ne vois la nécessité d'employer les mots mental ou esprit.

J'ai conscience de proposer, à un public philosophe mais non indianiste, un déplacement téméraire (nous libérant du spiritualisme des traductions habituelles) et une interprétation personnelle (rompant avec celles des sanskritistes philologues), en empruntant à la métaphysique européenne le couple de mots être et essence. Les traductions conventionnelles, qui sont toutes subrepticement spiritualistes, opposent ici la pensée (sattva) et l'Esprit (purusa). Quand les traducteurs ne se contentent pas de reprendre tels quels les mots sanskrits sattva et purusa sans les traduire, ils versent dans le jargon en traduisant sattva par «le mental» ou «la clarté [= la composante lumineuse de la pensée]» — ce qui est à la fois illisible pour un non initié et réducteur (puisque cette traduction rabat l'ontologie sur la psychologie). Je prétends que l'on doit nécessairement traduire ici sattva et purusa dans le langage de l'ontologie et non pas dans le langage de la psychologie.

Oui vraiment, c'est en me libérant de toute approche spiritualisante ou psychologisante que, m'inspirant de l'ontologie et de l'existentialisme européens, je peux analyser Bhoga, la Jouissance, comme expérience vécue, expérience affective, être-pour-autrui et être-au-monde ou bien encore comme un rapport existentiel à la Terre et aux choses sensibles.