D'après Norbert ELIAS, La Solitude des mourants (1982), trad. fr. Paris, Bourgois, 1998 (coll. Détroits).
Processus de civilisation au cours duquel l’agonie et la mort ont été reléguées de façon plus décisive derrière les coulisses de la vie sociale et entourées de sentiments de gêne relativement forts, de tabous verbaux relativement rigoureux. Au cours de la poussée de civilisation qui s’est amorcée dans les sociétés européennes, il y a quatre ou cinq cents ans, l’attitude des hommes devant la mort a changé, ainsi que la manière de mourir.
Autrefois, l’agonie des êtres humains était une affaire beaucoup plus publique qu’aujourd’hui. Il ne pouvait en être autrement: les hommes ordinaires vivaient constamment ensemble. L’espace des habitations déjà, ne leur laissait pas d’autre choix. La naissance et la mort elles-mêmes — comme d’autres aspects animaux de la vie humaine — étaient des événements publics bien plus que de nos jours, et donc des événements de la vie sociale, moins privatisés qu’aujourd’hui. Rien ne caractérise mieux l’attitude actuelle devant la mort que la manière dont les adultes redoutent de faire connaître aux enfants les faits concrets touchant la mort. C’est là un symptôme particulièrement remarquable du refoulement de la mort au niveau individuel comme au niveau social.
Quatre particularités des sociétés contemporaines et des structures de personnalité correspondantes qui sont responsables de la spécificité de l’image de la mort, et donc aussi de la nature et de l’ampleur du refoulement social de la mort dans les nations développées.
1° / La durée de la vie individuelle. Dans une société où l’espérance de vie est de 75 ans, la mort est considérablement plus éloignée pour un homme de 30 ans, que dans une société où l’espérance de vie moyenne est de 40 ans. Il est facile de comprendre que, désormais, un être humain peut repousser l’idée de sa mort pendant la plus grande partie de sa vie. Dans la société médiévale, la vie était plus brève, les dangers moins contrôlables, la mort souvent plus douloureuse, le sentiment de culpabilité et la peur du châtiment moins dissimulés que de nos jours, mais la participation des autres à la mort de l’individu était bien plus normale. Aujourd’hui, on sait dans bien des cas atténuer les souffrances de l’agonie; les angoisses liées à la culpabilité sont refoulées. Mais la participation des autres à la mort de l’individu est plus faible.
2° / La représentation de la mort comme stade final d’un processus naturel a pris de l’importance grâce aux progrès de la science médicale. La notion même d’un processus naturel nécessaire est caractéristique d’une certaine phase du développement des connaissances et de la société. A l’heure actuelle, ce concept de nature semble tellement aller de soi dans les sociétés développées qu’on ne réalise plus guère à quel point la confiance en la régularité inébranlable des processus naturels contribue à ce sentiment de sécurité face aux événements naturels, qui caractérise les hommes des sociétés scientifiques. La représentation de la mort qui prédomine dans les sociétés développées est très fortement influencée par ce savoir sécurisant.
3° / Un degré relativement élevé de pacification intérieure des sociétés contemporaines. En résulte une vision de la mort tout à fait spécifique. Nous pensons en premier lieu à la mort paisible d’un malade ou d’un vieillard dans son lit. Cette image-là de la mort, soulignant le caractère naturel du processus, apparaît comme la mort normale, et la mort violente, surtout de la main d’un autre, comme une exception et un crime.
4° / L’individualisme. Dans les sociétés développées les hommes se voient généralement comme des individus foncièrement indépendants les uns des autres (cf. notion d’un «monde intérieur»). Cette manière de se vivre soi-même, caractéristique d’une phase de civilisation récente, est en liaison très étroite avec une manière tout aussi spécifique de vivre par anticipation sa propre mort, et probablement, dans la situation réelle, sa propre agonie. Sous une forme voilée, par exemple à l’aide de concepts tels que le «mystère» ou le «néant», certaines considérations existentialistes impliquent parfois la projection d’une image quasi solipsiste de l’homme sur la mort.