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Autrui dans le monde des vivants

L'être humain et la Mâyâ, suite
Histoire de Jîvata dans le Yoga-Vâsistha

24 février 2009

 

François CHENET, Psychogenèse et cosmogonie selon le Yoga-Vâsistha. «Le monde est dans l’âme», Paris, 1998-1999 (Publ. de l’Institut de Civilisation Indienne, Diffusion De Boccard, Fasc. 67, (1) et (2), 749 pages).

Michel HULIN, Sept récits initiatiques tirés du Yoga-Vasistha, Paris, L’Autre Rive—Berg International, 1987.

Yoga-Vâsistha-MahâRâmâyana, «Grand Râmâyana [dans lequel le sage] Vasistha [enseigne la doctrine du] Yoga»

Des écrivains entre IXe et XIIIe siècle ont voulu porter remède à la pauvreté du Râmâyana en passages de caractère didactique ou spéculatif, en greffant sur la Geste de Râma des développement initiatiques. Le YV tout entier s'insère dans le Bâla-Khanda ou Récit des Enfances [de Râma]. A la Cour de Dasaratha dans sa capitale Ayodhyâ, Râma (seize ans), taciturne, est prostré. Vasistha vient l'éclairer sur la véritable nature des choses, afin qu'il puisse s'arracher à sa mélancolie et se rendre disponible pour les hautes tâches qui l'attendent. L'essentiel du YV sera constituté par le dialogue de Râma et de Vasistha, l'un exposant ses doutes, l'autre s'efforçant de les dissiper. Au terme du dialogue, qui s'étend sur 18 jours devant la Cour rassemblée, Râma est guéri, éclairé, sa carrière de Héros (que raconte le Râmâyana) peut commencer.

Cette œuvre croise philosophie spéculative, dialogue philosophique avec objections et réponses, littérature narrative et poésie épique, passages didactiques et narratifs.

(Chenet, 114) Vaste collection rhapsodique de sermons édifiants, qui affectionnent les récits (âkhyâna), les histoires (âkhyânaka), les épisodes narratifs (upâkhyâna) venant s'insérer dans des passages de nature didactique, les descriptions (varnana), les contes (âkhyâyika, kathâ) philosophiques: paraboles, allégories, apologues, développements per exempla, prosopopées, maximes gnomiques «bien tournées» (subhâsita).

Histoire du moine Jîvata (VIa, de 62, 1 à 69, 15)

Dans les métamorphoses successives de Jîvata au fil des «métalepses narratives» nous faisant voyager du monastère au cabaret puis à l'illam d'un brahmane Nambudiri puis à la cour du Mahârâja puis aux bosquets sacrés habités par des nymphes et des Gandharva puis dans la savane arborée où court l'antilope puis au jardin où les abeilles butinent les fleurs, nous devons lire une parabole sur l'être humain tissé de mâyâ (l'illusion cosmique) et migrant de position en position dans l'échelle des êtres.

pp. 121 sqq. [skt 918]

VASISTHA: «Écoute-moi — ô Râma — je vais te raconter ce qui est arrivé à un certain moine (bhiksu) qui réfléchissait beaucoup. Il était donc une fois un grand moine qui s'exerçait constamment au recueillement (samâdhi). Il consacrait ses journées entières à ces efforts de méditation. Son esprit ainsi purifié par de tels exercices pouvait s'identifier immédiatement à l'objet sur lequel portait sa méditation: ainsi l'océan donne-t-il, d'un instant à l'autre, naissance à des vagues. Un jour qu'il était bien établi dans son recueillement, sa pensée unifiée, il songeait à vaquer à ses occupations de moine lorsqu'une inspiration subite lui vint: "Et si, pour m'amuser (lîlârtham), je faisais l'expérience de ce que vivent les gens ordinaires (sâmânyajanavrttitâm)?" Aussitôt, son esprit investit un personnage autre que lui-même: ainsi l'océan revêt-il une autre forme, simplement en laissant s'apaiser l'agitation de ses vagues. A cet homme qui n'existait encore que dans son esprit il prit soudain fantaisie de se donner un nom au hasard: "Je m'appelle Djîvata" [jīvaṭa], pensa-t-il.

un moine > les gens ordinaires

Et ce Djîvata, personnage de songe, se mit à déambuler dans les rues d'une ville non moins onirique. Il se fit servir à boire et fut bientôt ivre comme une abeille étourdie par le nectar des lotus. Rendu gai par l'ébriété, il s'endormit d'un profond sommeil.

ivrogne > brahmane (devoirs de sa caste)

Il rêva et, dans son rêve, il vit un brahmane qui se plaisait à étudier et à s'acquitter des devoirs de sa caste. La conscience de soi de ce brahmane se transféra, par simple reflet, dans l'esprit de Djîvata, comme un voyageur passe d'un pays à un autre.

[10cd] pratibhâmâtrasampannâm citte desaântarâptivat //

brahmane > prince > royaume—plante—fleurs

Un jour, cet excellent brahmane, fatigué par son travail, vint à s'endormir, mais le souci de ses occupations quotidiennes demeurait latent en lui, comme l'arbre dans la graine. Dans son rêve, donc, il se vit sous les traits d'un prince gouvernant un petit état. Ce prince, après son repas, s'endormit d'un lourd sommeil et rêva qu'il était un grand monarque dont le royaume s'étendait jusqu'aux plus lointains horizons. Ce monarque vivait dans le luxe et les plaisirs comme une plante grimpante recouverte de grappes de fleurs.

prince > nymphe céleste (théorie des humeurs et sèves)

Un jour, se sentant parfaitement à l'aise [BHOGA ?], il s'endormit, libre de tout souci. Dans son rêve il perçut que les conséquences futures de ses actes étaient déjà contenues dans ces (actes mêmes), comme l'effet l'est dans sa cause. Et c'est ainsi qu'il se vit sous l'aspect d'une nymphe céleste au corps irréprochable: ainsi la sève cachée au creux d'un arbre manifeste-t-elle sa présence à travers la floraison.

nymphe > biche > plante grimpante (3 règnes de la nature)

Un jour, fatiguée d'avoir fait l'amour, cette nymphe céleste s'endormit d'un profond sommeil. Dans son rêve, elle se trouva transformée en une biche, comme l'océan se recouvre du moutonnement des vagues.

Cette biche aux yeux mobiles s'endormit un jour et rêva qu'elle était une plante grimpante, cela parce qu'elle était très friande de telles plantes. En effet, les animaux eux-mêmes rêvent car leur esprit conserve la trace de ce qu'ils ont vu et entendu.

plante grimpante > abeille

Elle devint donc une plante grimpante, couverte de feuilles, de fruits et ~e fleurs, or"nement d'une tonnelle de feuillage dans le palais de la Reme de la foret. Cette plante grimpante resta longtemps plongée dans une profonde torpeur mais, grâce à la conscience qui demeurait latente en elle comme la pousse à l'intérieur de la graine, elle finit par se voir sous les apparences de l'abeille (qu'elle était destinée à devenir dans sa prochaine renaissance). Cette abeille butinait pour se nourrir les plantes de la forêt et les lotus épanouis…