A la fin du séminaire consacré aux Ecrits techniques de Freud, Lacan introduit dans l'analyse la dimension de l'ignorance comme passion, «qu'on néglige, qu'on ne dit jamais, qu'on ne nomme pas parmi les composantes fondamentales du transfert». Les deux passions fondamentales de l'amour et de la haîne, fondements de l'analyse possible, ne vont pas sans cette troisième, l'ignorance en tant que passion. Déjà, le 14 avril 1970, dans le séminaire La psychanalyse l'envers, il évoque, les trois passions du bouddhisme, au regard desquelles il situe la position de l'analyste : «Le seul sens que l'on pourrait donner à la “neutralité” analytique serait de ne pas participer à ces passions, vaguement en quête, qu'il serait, l'analyste, d'une mise au parfum de ce qu'il en est des savoirs que pourtant il a, à proprement parler, à répudier.»
Mais la référence topique est le séminaire du 4 novembre 1971. Source:
http://gaogoa.free.fr/Seminaires_HTML/19bis-SP/SP04111971.htm
XIX-bis Le savoir du psychanalyste - 1971-1972
4 Novembre 1971
(p7->) En revenant parler à Ste Anne, ce que j'aurai espéré, c'est qu'il y eût là des internes, comme on appelle ça, qui s'appelaient de mon temps «les internes des asiles»; ce sont maintenant «des hôpitaux psychiatriques», sans compter le reste. C'est ce public-là qu'en revenant à Ste Anne je visais. J'avais l'espoir que certains d'entre eux se dérangeraient. Est-ce que s'il y en a ici — je parle d'internes en exercice — ils me feraient le plaisir de lever la main? C'est une écrasante minorité, mais enfin, ils me suffisent tout à fait.
A partir de là — et pour autant que je pourrais soutenir ce souffle — je vais essayer de vous dire quelques mots. Il est évident que ces mots, comme toujours, je les fais improvisés, ce qui ne veut pas dire que je n'aie pas là quelques petites notes, mais ils sont improvisés depuis ce matin, parce que je travaille beaucoup... Mais il ne faut pas vous croire obligés d'en faire autant. Un point sur lequel j'ai insisté, c'est sur la distance qu'il y a entre le travail et le savoir, car n'oublions pas que ce soir, c'est du savoir que je vous promets, donc pas tellement besoin de vous fatiguer. Vous allez voir pourquoi, certains le soupçonnent déjà, pour avoir assisté à ce qu'on appelle mon séminaire.
Pour en venir au savoir, j'ai fait remarquer, dans un temps déjà lointain, ceci, que l'ignorance puisse être considérée, dans le bouddhisme, comme une passion, c'est un fait qui se justifie avec un peu de méditation; mais comme c'est pas notre fort, la méditation, il n'y a pour le faire connaître qu'une expérience. C'est une expérience que j'ai eue, marquante, il y a longtemps, justement, au niveau de la salle de garde. Parce que ça fait une paye que je fréquente ces murailles — par spécialement celles-là à cette époque — et ça devrait être, c'est inscrit quelque part, du côté de 25—26, et les internes à cette époque — je ne parle pas de ce qu'ils sont maintenant — les internes aussi bien des hôpitaux que de ce qu'on appelait les asiles, c'était sans doute un effet de groupe, mais pour ce qui est d'en tenir à l'ignorance, ils étaient un peu là, semble-t-il! On peut considérer que c'est lié à un moment de la médecine, ce moment devait forcément être suivi de la vacillation présente. A cette époque, après tout, cette ignorance, n'oubliez pas que je parle d'ignorance, je viens de dire que c'est une passion, c'est pas pour moi une moins value, ce n'est pas non plus un déficit. C'est autre chose: l'ignorance est liée au savoir.
(p8->) C'est une façon de l'établir, d'en faire un savoir établi. Par exemple, quand on voulait être médecin dans une époque qui, bien sûr, était la fin d'une époque, eh bien, c'est normal qu'on ait voulu bénéficier, montrer, manifester une ignorance, si je puis dire, consolidée. Ceci dit, après ce que je viens de vous dire de l'ignorance, vous ne vous étonnerez pas que je fasse remarquer que l'«ignorance docte», comme s'exprimait un certain cardinal, au temps où ce titre n'était pas un certificat d'ignorance, un certain cardinal appelait ignorance docte» le savoir le plus élevé. C'était Nicolas de Cuez, pour le rappeler en passant. De sorte que la corrélation de l'ignorance et du savoir est quelque chose dont il nous faut partir essentiellement et voir qu'après tout, si l'ignorance, comme ça, à partir d'un certain moment, dans une certaine zone, porte le savoir à son niveau le plus bas, ce n'est pas la faute à l'ignorance, c'est même le contraire.
[vanier_passion_ignorance.pdf] — Bernard Vanier, Passion de l'ignorance, Cliniques méditerranéennes, n° 70, 2004, pp. 59-66. Spécialement, p. 64:
(64) Ce n'est pas dans le champ de la philosophie occidentale, mais dans le bouddhisme, que Lacan dit avoir trouvé la passion de l'ignorance parce que le bouddhisme est le seul qui considère l'ignorance comme une passion… Dans le bouddhisme, il y a deux niveaux d'ignorance — surtout dans le bouddhisme zen, celui qui intéressait Lacan. Il y a un premier niveau où l'ignorance est conjuguée à la soif — envie ou désir. Et cette conjugaison de l'ignorance et de la soif ou du désir est la cause de toutes les passions, la cause du mal. Dans le bouddhisme zen, il y a une sorte de paradoxe: au-delà d'une ignorance pourrait-on dire originaire, existe aussi semble-t-il un autre niveau de l'ignorance qui fait de l'ignorance quelque chose d'absolument identique à ce que les bouddhistes zen appellent l'éveil…
La passion de l'ignorance peut alors se comprendre autrement. «L'inconscient, ce n'est pas que l'être pense… l'inconscient, c'est que l'être, en parlant, jouisse et… ne veuille rien en savoir de plus… ne veuille rien en savoir du tout» [Dans Encore, 1972-73].
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Je ne sais pas ce qu'enseigne exactement le Zen, mais voici ce qu'enseigne à ce propos le Mahâyâna, selon Guy Bugault [✝2002], La Notion de “Prajnâ” ou de sapience selon les perspectives du “Mahâyâna”. Part de la connaissance et de l'inconnaissance dans l'analogie bouddhique, Paris, De Boccard, 1968, p. 183:
[Identité foncière entre âlayavijnâna et amalavijnâna]
(183) Notre tréfonds inconscient (âlayavijnâna) contient en puissance la conscience pure et immaculée (amalavijnâna) qui est celle du saint, qui est même, chez les buddha, conscience de par en part et omniscience (sarvajnatâ). Ou plus précisément l'amalavijnâna n'est autre que l'âlayavijnâna quand celui-ci est retourné, un peu à la manière dont on retourne la poche d'une pieuvre pour lui faire lâcher prise, c'est-à-dire lorsque le dynamisme inconscient, les samskâra, cesse de tendre vers un objet.
(184) Ainsi, ce qui nous apparaît comme notre empêchement, à savoir notre inconscient, se révèle comme étant notre omniscience originelle…
[Collusion de l'intelligence et de la magie, mâyâ]
(220) Notre subjectivité, notre intériorité se résolvent finalement en dharma impersonnels et évanescents: c'est la doctrine du «rien que dharma» (dharmamâtra). mais en même temps, cette même conscience, considérée dans son aspect de tréfonds impersonnel et inconscient (âlayavijnâna), fonctionne à la manière d'une projection (âvedha). Conscience imageante et phénoménalisante, elle produit le monde et nous-même comme un magicien ses prestiges. C'est ce second aspect qui est souligné dans la doctrine du «rien que pensée» (cittamâtra) ou «rien que communication»… sans rien à communiquer (vijnâptimâtra).
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