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Autrui dans le monde des vivants

La naissance du Sujet comme Substance et Agent
La triade Corps (res extensa), Pensée (res cogitans) et Volonté (nolens volens)

séminaire du 1er avril 2009

 

L'enquête que je conduis sur «Autrui dans le monde des vivants», thème contextualisé dans ses dimensions historiques, philosophiques et théologiques, linguistiques et anthropologiques dans l'Inde, est la transposition dans l'indianisme d'une méthode appliquée par Alain de Libera dans son œuvre en chantier sur L'Archéologie du sujet dans la philosophie et la théologie occidentales. Je poserai des questions de méthode et j'illustrerai les difficultés que nous rencontrons pour traduire en français — notre langue maternelle — des concepts philosophiques formulés en anglais comme Self et Experience et leurs équivalents en sanskrit comme âtman et bhoga. Je développerai à titre d'exemple un parallèle entre la triade des trois composantes de la personne humaine dans l'Inde: Corps—Parole—Pensée, et le rôle joué par la doctrine chrétienne des trois hypostases dans l'archéologie du Sujet humain conçu en Europe comme: Corps—Esprit—Volonté.

 

1 / La Jouissance dans la définition de la Conscience
Un parallèle à Bhoga, Jouissance de soi comme être-au-monde

John Locke le premier définit l'identité personnelle par la conscience de soi (De Libera, pp. 101 sqq.). Cette invention de la Conscience doit être historiquement située dans le contexte de la théologie et des débats sur la Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) définie en particulier comme «conscience mutuelle des trois Personnes divines». La Conscience est alors conçue comme une Présence-à-Soi, une Conscience-de-Soi-Agissant-et-Souffrant, une Jouissance-de-Soi.

R. Cudworth, True Intellectual System of the Universe, London, 1878, p. 159; cité dans Alain De Libera, Archéologie du sujet, Tome I: Naissance du sujet, Paris, Vrin, 2007, p. 103, note 5:

“[Conscience is] that which makes a Being to be Present with it self, Attentive to its own Actions, or Animadversive of them, to perceive it self to Do or Suffer, and to have a Fruition or Enjoyment of it self.”

Parallèle très suggestif pour un indianiste.

 

2 / Corps, Pensée et Volonté: la Trinité
Un parallèle à la triade Corps—Parole—Pensée

Traduire, transposer, construire le réseau des questions qui génèrent le schème ternaire en Inde comme en Occident.

deLibera_archeologie.pdf — Henri de Monvallier, Entretien avec Alain de Libera: autour de l’Archéologie du sujet [Paris, Vrin, 2007 et suiv.], Actu Philosophia, Dimanche 4 janvier 2009. Publication sur internet: http:// www.actu-philosophia.com/ spip.php?article77.

Enquêter sur le concept de «sujet», de subiectum, renvoie à celui de «substance» puis, de fil en aiguille, à celui d’«hypostase» et de suppositum. On se rend ainsi progressivement compte qu’il y a un lien à travailler entre la problématique philosophique du sujet et la problématique théologique de l’hypostase, qu’il faut suivre les variations et les écarts dans le domaine du concept qu’induisent et masquent à la fois les changements de langue, les traductions (le latin suppositum qui traduit le grec hupostasis est et n’est pas synonyme de subiectum), les allers et retours entre disciplines.

Avancer dans l’intelligibilité du sujet en philosophie, c’est (en partie) faire l’histoire de l’hypostase en théologie.

L'agrégat du corps et de l'intellect; penser au parallèle dans l'Inde

Je ne travaille pas sur «le» sujet, mais d’abord sur des réseaux de questions, par exemple le quadrangle: Qui pense? Quel est le sujet de la pensée? Qui sommes-nous? Qu’est-ce que l’homme? Ce «schème théorique» ne s’est pas mis en place de lui-même ni d’emblée. La question du sujet de la pensée a changé plusieurs fois de sens – comme la notion (les notions) désignée(s) par le terme «sujet». La question Qui pense? est datable: c’est celle que leurs adversaires, Thomas d’Aquin en l’occurrence, dans les années 1270, ont posée aux averroïstes, censés répondre (à leurs risques et périls) que… ce n’est pas l’homme qui pense, mais l’intellect, ou que ce n’est pas «moi» qui pense, mais l’agrégat constitué par mon corps (objet de l’intellect) et l’intellect séparé (sujet agent de la pensée). Voilà le type de structures que j’étudie et les énoncés (souvent déroutants) qu’elles articulent.

La Substance et l'Agent

Pour simplifier, l’Antiquité a le concept d’hupokeimenon (c’est-à-dire de « substance-sujet » au sens d’Aristote, de « présent-subsistant », Vorhandene, au sens de Heidegger), et le Moyen Âge a celui de subiectum (qui traduit l’hupokeimenon grec). Dans les deux cas, le « sujet » est lié à la passivité de ce qui supporte des accidents, des propriétés ou des qualités : le sujet est entendu comme simple substrat ou « porteur ».

L’invention du sujet au sens moderne a moins à voir, comme on le croit souvent, avec l’invention de la conscience qui me permet de me penser comme sujet dans l’acte réflexif du cogito que, plus radicalement, avec la rencontre préalable, a priori tout à fait improbable, du «sujet» (en son sens antique et médiéval) avec un concept qui lui est radicalement opposé, celui d’agent. De support passif de propriétés, le sujet devient agent, c’est-à dire capacité en acte de réfléchir (pensée) et d’agir (volonté): deux notions que tout oppose – ou plutôt les énoncés qui les articulent – produisent le sujet moderne.

Non seulement la naissance du sujet est issue d’une rencontre apparemment aussi fortuite que contradictoire entre deux notions opposées (la substance et l’agent), mais il faut ajouter que le sujet fait son entrée chez Descartes pour ainsi dire par effraction, sans que ce dernier ait jamais souhaité l’introduire ou l’intégrer d’une quelconque manière. C’est en effet dans ses polémiques avec Hobbes et Regius que Descartes s’est vu forcé d’introduire quelque chose comme le «sujet». Pour ces deux penseurs, la pensée était un attribut, un «mode», du corps – thèse que rejetait naturellement Descartes. Le héros du sujet moderne s’est donc vu imposer un terme qu’il ne voulait pas, car la notion de sujet était jusque-là liée au corps et à la passivité.

Les trois hypostases, matrice de la doctrine cartésienne du «sujet composé»

A l’époque de Descartes, on peut dire qu’en un sens le sujet était déjà tacitement devenu agent depuis bien longtemps grâce au concept théologique d’hypostase (personne, au sens où la Trinité est l’unité Tri-unité de trois hypostases ou personnes: Père, Fils et Saint-Esprit). Et, qui plus est, la théologie trinitaire était relayée sur ce point par la christologie. La figure du Christ, Dieu incarné, vrai homme et vrai Dieu, posait un problème depuis les Pères grecs: avait-il une volonté humaine et une volonté divine? Deux volontés ou une seule? Et, s’il avait deux volontés, cela ne revenait-il pas à dire qu’il était deux personnes à la fois? La méthode archéologique que je propose nous montre clairement que le problème du sujet chez Descartes est un problème d’allure ou de format christologique: l’homme est-il un corps (res extensa), un esprit (res cogitans), l’union d’un corps et d’un esprit, ou bien une troisième substance, ou une personne ou ce que Descartes appelle volens nolens «un sujet composé»?

Penser les conditions de l'émergence du sujet

Pour simplifier, je dirai que, à l’époque de Descartes, le quadrangle Qui pense? Quel est le sujet de la pensée? Qui sommes-nous? Qu’est-ce que l’homme? est devenu: Qui pense, sent et ressent? Quel est le sujet de la pensée, de la sensation et du sentiment? Que sommes-nous? L’homme est-il un ens (unum) per se? Le problème de l’unité de l’homme s’est substitué à celui du sujet de la pensée, mais on est passé de l’un à l’autre par les parties communes aux polémiques averroïstes et aux querelles cartésiennes: l’homme est-il un être par accident ou un être par soi? L’homme est-il un agrégat? C’est de ce passage qu’il faut faire l’histoire pour penser les conditions de l’émergence du sujet.