|
|
Autrui dans le monde des vivants |
La permanence d'une identité personnelle
La nouvelle version du réductionisme qui rapproche la philosophie analytique de la conception bouddhique de l'impermanence du Soi est celle que formule Derek Parfit dans Reasons and Persons, Oxford, Clarendon Press, 1984, p. 341 (cité par Kapstein, p. 292):
La controverse philosophique d'aujourd'hui, qui est née d'une rencontre entre une forme moderne de réductionnisme dans la philosophie analytique occidentale (qu'illustre ici Parfit) et d'une lecture contemporaine des textes philosophiques du bouddhisme (que proposait Matilal), tourne autour de la place du Récit (narrative) et de la Narrativité dans la construction de l'identité personnelle, et plus généralement de la Narrativité comme moyen de connaissance philosophique. Cette controverse se développe en Inde — où le poète Attipat K. Ramanujan fut de ceux qui ont le plus fortement défendu la thèse d'une valeur cognitive de la narrativité — autant qu'en Occident. L'opposition centrale est celle du Discours et de l'Histoire. Cf. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, p. 238. Les temps du verbe en français se distribuent en deux systèmes distincts et complémentaires. «Ces deux systèmes manifestent deux plans d'énonciation différents, que nous distinguerons comme celui de l'histoire et celui du discours.» Les uns, tel Jerome Bruner en Occident que rejoint Steven Collins chez les indianistes mais aussi Michel Hulin ou François Chenet en France qui sont philosophes de profession avant même d'être indianistes, soutiennent la thèse selon laquelle le Récit (la narration, l'art de raconter des histoires) est un moyen de connaissance certes différent des opérations logiques mais tout aussi fondamental pour la philosophie, et que la pensée systématique d'un côté, la pensée narrative de l'autre ne sont pas réductibles l'une à l'autre. Les autres, tels Derek Parfit et Galen Strawson que rejoint Bimal K. Matilal, estiment qu'une description complète de la réalité peut être produite en faisant totalement l'économie du langage du Récit et de la Personnalité. Autrement dit, la pensée systématique (le discours au sens de Benveniste) se suffit à elle-même dans l'exercice de la philosophie, sans qu'il soit nullement besoin d'y faire une place à la pensée narrative. Tout rapprochement de la philosophie avec la littérature est alors condamné. Cette controverse est exemplaire, parce qu'elle remet simultanément en question les deux lignes de démarcation sur lesquelles la philosophie européenne a construit son enfermement: celle qui disqualifie les pensées de l'Inde en les renvoyant du côté de la littérature et de la religion, et celle qui disqualifie la narrativité, donc la littérature de fiction, comme moyen de connaissance philosophique.
Bibliographie Arindam Chakrabarti, I Touch What I Saw, Philosophy and Phenomenological Research, Vol. 52, No. 1, March 1992, pp. 103–116. Steven Collins, Selfless Persons. Imagery and Thought in Therevâda Buddhism, Cambridge, CUP, 1982. Steven Collins, A Buddhist Debate About the Self; and Remarks on Buddhism in the Work of Derek Parfit and Galen Strawson, Journal of Indian Philosophy, Vol. 25, 1997, pp. 467–493. James Duerlinger, Indian Buddhist Theories of Persons. Vasubandhu's “Refutation of the Theory of a Self”, London, RoutledgeCurzon, 2005. Jonardon Ganeri, Cross-Modality and the Self, Philosophy and Phenomenological Research, Vol. 61, No. 3, November 2000, pp. 639–657. Michel Hulin, Le Principe de l'ego dans la pensée indienne classique. La notion d'Ahamkâra, Paris, De Boccard (Publications de l'ICI, 44), 1978. Matthew Kapstein, Review: Collins, Parfit, and the Problem of Personal Identity in Two Philosophical Traditions: A Review of “Selfless Persons” and “Reasons and Persons”, Philosophy East and West, Vol. 36, No. 3, July 1986, pp. 289–298. Bimal K. Matilal, The Perception of Self in the Indian Tradition, in R. T. Ames, Ed., Self as Person in Asian Theory and Practice, Albany NY, SUNY Press, 1994; repr. in Jonardon Ganeri (Edited by), The Collected Essays of Bimal Krishna Matilal: Philosophy, Culture and Religion, [Volume 1:] Mind, Language and World, New Delhi, OUP, 2002, Ch. 18, pp. 299–314. Patrick Olivelle, Amrtâ: Women and Indian Technologies of Immortality, Journal of Indian Philosophy, Vol. 25, 1997, pp. 427–449. Galen Strawson, Against Narrativity, Ratio (new series), Vol. XVII, No. 4, December 2004, pp. 428–452.
|
|