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Autrui dans le monde des vivants

L'amitié entre proximité et autochtonie

 

Mise en perspective anthropologique de la notion d'Amitié. C'est un lien social, mais c'est aussi un ancrage dans un lieu partagé, le «sol» conçu comme une biocénose.

 

«Proche», «voisin» et «étranger»

Des développements déjà anciens sur «le côté sentimental de la parenté» (Malinowski) puis sur les parentés fictives (the kith and the kin) jusqu'à l'invention récente de «l'anthropologie du proche», on peut retracer l'histoire du concept de proximité, et cette histoire éclaire les débats actuels sur le communautarisme et l'ethnicisation de toute une série de pratiques et d'institutions contemporaines.

On pourrait aussi retracer l'histoire du concept d'étranger par la méthode de la linguistique comparative qui conduit à rapprocher les pratiques et institutions de l'hospitalité et de l'hostilité, en situant finalement l'étranger dans une position ambiguë: c'est un ennemi a priori, dont on peut éventuellement gagner l'amitié.

Les différents chapitres d'un exposé plus complet que celui que je présenterai pourraient être les suivants:

1. Le domestique et le politico-jural, deux registres distincts dans lesquels l'anthropologie classique (1920-1970) définit le «Proche»;
2. La famille nucléaire: matrice des relations «entre Proches» ou «relations du premier ordre» (Radcliffe-Brown), dans le registre domestique;
3. L'autochtonie et l'ancestralité, droit du sol et droit du sang: deux constructions symboliques du «Proche» dans le registre politico-jural;
4. Les «parents et amis»,  les «proches et voisins», the kith and the kin;
5. Les parentés fictives et les parentés spirituelles;
6. L'hospitalité, ou l'étranger admis dans notre intimité;
7. L'étranger.

 

L'autochtonie et l'ancestralité, droit du sol et droit du sang
Deux constructions symboliques du «Proche» dans le registre politico-jural

Michel Izard, L'Odyssée du pouvoir. Un royaume africain: Etat, société, destin individuel,
Paris, EHESS, 1992, p. 129 et suiv.

«On a vu que les royaumes du Moogo sont nés à partir de la fin du XVe siècle des conquêtes de cavaliers venus du sud du bassin de la Volta Blanche, les Moose. Ces conquérants ont imposé leur autorité à des populations d'agriculteurs sédentaires organisées en sociétés à faible différenciation de pouvoir autonome, en tout cas sans pouvoir centralisé. Les formations politiques nées de la conquête ont ainsi mis en présence des étrangers détenteurs d'un pouvoir de type nouveau [la royauté] et ceux que ces «gens du pouvoir» envisageaient globalement comme des autochtones détenteurs du sacré de la terre ou «gens de la terre»...

La /131/ légitimité du pouvoir a deux sources: la terre et l'histoire propre du pouvoir. Mais, précisément, la terre ne peut être une instance légitimante que pour autant qu'elle est pure de toute référence à une histoire, celle des gens de la terre, qui, dans son principe même, serait négation du caractère autonome de l'histoire des gens du pouvoir. Quant à l'histoire du pouvoir, elle se constitue comme instance d'auto-légitimation dans son mouvement même. Dans l'élaboration de la relation à son passé, le pouvoir donne forme à un référent archaïque, qui est en quelque sorte son autochtonie propre, étrangère à la terre mais non au territoire, et dont la sacralité se manifeste dans les rituels dédiés aux mânes des rois. Entre autres œuvres, le pouvoir dé-historicise son rapport immédiat à une autochtonie donnée pour n'en extraire qu'un rapport abstrait à la terre; dans le même temps, il ménage dans le présent une place au passé: il produit de l'archaïque bon à penser pour lui qui est de l'ancestralité. Le pouvoir n'existe d'abord que comme production d'un discours généalogique: le rapport symbolique à la terre et pratique au territoire vient en second...»

Nombreux parallèles possibles à cette analyse de la dialectique du Sol et du Sang pour construire les liens politiques et normatifs de «Proximité» en Europe, Asie du sud, Océanie...