treespirit

Autrui dans le monde des vivants

La Terre est enveloppante

Séminaire du 14 janvier 2009

Hylozoïsme

Système philosophique qui attribue à la matière une vie primitive et inhérente. Chez les Stoïciens, tout corps animé ou inanimé peut se concevoir comme un vivant dans la mesure où circule en lui un souffle qui établit la tension (tónos) retenant ses parties ensemble. Chaque corps est un en vertu d'un principe de tension (tónos), par le souffle qui le pénètre et assure sa cohésion. La vie du monde commande celle de ses parties.

Le point de départ de notre réflexion est l'hylozoïsme, déjà traité dans un séminaire plus ancien:

http://ehess.philosophindia.fr/inde/maya-ou-la-nature/lautre-du-monde/la-terre-dans-la-bouche.html

Je commenterai le tableau de Arion Rosu:

rosu

rosu_anthropologie.pdf — Arion Rosu, Les Conceptions psychologiques dans les textes médicaux indiens, Paris, De Boccard, 1978 (Publications de l'Institut de Civilisation Indienne, 43), Chapitre VI: Anthropologie ayurvédique (purusavicaya), pp. 125–156.

 

Caraka, Sârîrasthâna I, 27–30

Trad. FZ dans Généalogie des médecines douces, 155–156

Sous l'angle de la cosmologie, la terre (parmi les substances) et l'ouïe (parmi les organes des sens) sont les plus enveloppantes ou les plus prégnantes. Notez, par comparaison au sort qui lui est fait dans notre propre culture, la dévalorisation relative de la vue (dévalorisation par rapport à l'ouïe):

27

mahābhūtāni khaṃ vāyur agnir āpaḥ kṣitis tathā /
śabdaḥ sparśaś ca rūpaṃ ca raso gandhaś ca tadguṇāḥ //

Il y a cinq corps grossiers: éther, vent,
feu, eau, terre (ksiti).
Ils correspondent à cinq qualités: son, toucher,
vue (rûpa), saveur, odeur.

 

28

teṣāṃ ekaguṇaḥ pūrvo guṇavṛddhiḥ pare pare /
pūrvaṃ pūrvaguṇaś caiva kramaśo guṇeṣu smṛtaḥ //

Le premier corps grossier n'a qu'une qualité,
les suivants possèdent à chaque fois une qualité de plus que le précédent.
Chaque corps et chaque qualité précédemment mentionnés
s'incorporent au corps suivant dans l'ordre d'énumération.

 

29

kharadravacaloṣṇatvaṃ bhūjalānilatejasām /
ākāśasyāpratīghāto dṛṣṭaṃ liṅgaṃ yathākramam //

Rugosité, fluidité, mobilité, chaleur
sont les caractères sensoriels respectifs
de la terre (bhû), de l'eau, du vent, du feu,
et pour l'éther, l'absence d'obstacle [le vide].

 

Sous l'angle de la physiologie, le toucher est le plus enveloppant ou le plus prégnant. Le décalage observable dans le tableau ci-dessus entre l'ouïe et le toucher correspond à la différence de point de vue entre la cosmologie (où la Terre est en position dominante) et la physiologie (dans laquelle l'Eau prédomine):

30

lakṣaṇaṃ sarvam evaitat sparśanendriyagocaram /
sparśanendriyavijñeyaḥ sparśo hi saviparyayaḥ //

Mais ces caractères entrent tous sans exception
dans le champ sensoriel de l'organe du toucher,
parce que l'organe du toucher peut faire connaître
une présence qu'on touche mais aussi son contraire.

 

Dans le texte de Rosu mis en lecture, je souligne l'importance de la p. 129 et du thème de la subjectivité intrinsèque du monde: «Le monde différencié ne peut pas exister sans le sujet percevant (purusa).» Sans sujet percevant le monde, il n'y aurait ni Terre ni Corps, bref le drame de la vie n'aurait aucun «point d'application», aucun «support», aucun «lieu» — tous ces mots pouvant traduire le sanskrit âsraya.

Soulignons aussi, p. 147, la doctrine du Corps vivant composé de six éléments (les cinq éléments terre-eau-feu-vent-éther plus la pensée, cetanâ-dhâtu): subjectivité intrinsèque du corps vivant. Un peu plus loin sur la même page, la tripartitition du corps humain en corps-esprit-âme (sarira-sattva-âtman) est une variante de la tripartition classique et universellement connue dans les traditions savantes de l'Inde en corps-parole-pensée (kâya-vâc-manas). C'est encore une fois la formulation d'une subjectivité intrinsèque du corps humain.

Enfin je reviendrai dans un autre séminaire et une autre page web sur le thème de «l'homme conjonctif» (samyoga-purusa) évoqué p. 150; l'homme comme nœud de conjonctions. Il s'agit du corps humain pris dans sa subjectivité intrinsèque et dans le système de ses articulations ou «conjonctions» (samyoga) internes et contextuelles (ou conjoncturelles).