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Qui parle du corps dans l'Inde Séminaire du Mardi 17 janvier 2006 Qui parle du corps et dans quel cadre?
Ce séminaire est inspiré de Schutz (Alfred, 1899-1959) et Goffman (Erving, 1922-1982). Mon objectif est de multiplier les points de vue sur le corps en montrant que les différentes «représentations du corps humain dans l’Inde» naissent dans différentes situations ou, plus exactement, dans différents «cadres» (les cadres de l’expérience au sens de Goffman). Nous percevons intuitivement la diversité des points de vue lorsque nous voyageons dans l’Inde; nous voyons bien que le médecin des villes est fort différent du médecin au village, ou de l’herboriste qui n’est pas Vaidya. Mais jusqu’à présent cette diversité des pratiques et des représentations, observée sur le terrain, reste pour les sociologues et les anthropologues une diversité empirique des pratiques de soins faiblement analysée en termes de 1°) «pluralisme médical» (Ch. Leslie), 2°) «parcours thérapeutique» (les africanistes) ou 3°) «modèles explicatifs de la maladie» (Arthur Kleinman). Je rappelle là trois des principaux concepts de l’anthropologie médicale américaine. On peut être franchement déçu par la faiblesse de ces idées reçues depuis trente ans. La sociologie interprétative et interactionniste — Schutz et Goffman — serait, au contraire, un point de départ précieux pour une démarche comparative comme la nôtre. Nous devons dans leur sillage distinguer et articuler entre eux différents registres du discours, les différents cadres d’une expérience vécue de la maladie. Les représentations du corps ont pour objet, pour «point d’application» (Skt. adhisthâna, comme disent les Ayurvédiques) un corps individuel fixé dans la perception subjective de son unité, mais qui semble à chaque fois différent aux spécialistes qui le traitent de différents points de vue.
1 / Le corps et les réalités multiples Relire la Conclusion des Cadres de l’expérience d’E. Goffman (Frame Analysis, 1974); trad. Isaac Joseph, Paris, Minuit, 1991, p. 552—
Je peux facilement transposer cette approche dans le monde ayurvédique que j’explore aujourd’hui, en reprenant toutes les clés proposées par Goffman: séquence, épisodes, auto-représentation, ordre rituel, rôle professionnel, bavardage, compétence, imaginaire, prière, etc.
La référence à William James Retracer la ligne de filiation d’une position philosophique que Goffman emprunte à James à travers la lecture de Schutz: ils croient à l’existence de réalités multiples. C’est un présupposé important de l’interactionnisme symbolique; c’est aussi une croyance philosophique qui nous rapproche de l’Inde, et que nous aurons l’occasion d’analyser plus en détail, en particulier dans le séminaire sur la Mâyâ. Voilà pourquoi, comme une pierre d’attente, je reproduis ci-dessous le premier paragraphe d’un texte célèbre de Schutz intitulé On Multiple Realities (1945), repris dans The Problem of Social Reality. Collected Papers 1, by Alfred Schutz, The Hague, Martinus Nijhoff, 1962, p. 207:—
Dans la lignée de James et Schutz, Goffman admet l’existence de réalités multiples et applique cette vision éclatée du réel à l’analyse de la vie quotidienne. Chaque forme d’activité pratique développe un registre de pertinence propre, qu’il appelle un «cadre» (frame), registre de pertinence spécifique qui fixe un cadre de référence obligé à l’interprétation adéquate de ce qui se passe dans cette activité.
2 / Les cinq cadres de l’expérience ayurvédique Je reviens maintenant vers le discours ayurvédique sur le corps, la maladie et la guérison. Partir de l’expérience vécue dans la vie quotidienne, en Inde, et isoler par abstraction une situation ayurvédique archétypale: la voix du maître, le geste du disciple et le corps du patient; situation couramment observable jusqu’aux années 1950. Depuis lors, une nouvelle organisation du champ médical (professionnalisation, urbanisation, déconnexion d’avec le sanskrit, etc.) a disloqué cette situation interactionnelle. Mais l’articulation de différents cadres entre eux reste pertinente. J’élaborerai cette liste — que je me suis faite à mon usage d’anthropologue et philosophe de l’Ayurvéda — de cinq cadres (au sens de Goffman): le forestier, le jardinier, l'herboriste, le médecin, le magicien. Je raisonnerai sur un seul exemple.
Mark Nichter, tôTTam jîvanam et indigestion (nichter_indigestion.pdf) Par commodité, je partirai de l’article de Mark Nichter, de l’exposé qu’il en a donné ici à l’Ecole le 31 mai 2005 et de la discussion à laquelle certain(e)s d’entre vous ont alors participé: Mark Nichter, The Political Ecology of Health in India : Indigestion as Sign and Symptom of Defective Modernization, dans Linda H. Connor and Geoffrey Samuel (Edited by), Healing Powers and Modernity : Traditional Medicine, Shamanism, and Science in Asian Societies, Westport CT : Bergin & Garvey, 2001, pp. 85-106. Peut être téléchargé au format PDF à partir de Ganapati. Mais j’en extrais, en traduisant en français, les éléments utiles à mon propos; je me sers de la situation interactionnelle que décrivait Nichter comme d’un prisme sur lequel faire diffracter les cinq registres de pertinence propre que j’évoquais. (analyse sélective de l’article de Mark Nichter) Thématique: 1°) un syndrome culturellement construit que désigne les mots sanskrits âma et surtout ajîrNa, l’indigestion; 2°) la marchandisation de la médecine ayurvédique. Problématique: corps et milieu de vie dans l’Inde. Le début ouvre une perspective individualiste — An individual’s experience of health —, ce qui est un présupposé implicite des sciences sociales américaines. Certes, M. Nichter part de ce point de vue individualiste pour le récuser aussitôt et opérer un déplacement vers le milieu de vie, l’environnement, l’écologie. One’s experience of health is ecological, in the sense that the body is situated, interactive, and relational. The individual body does not exist in a vacuum. Notre expérience vécue de la santé est écologique, en ce sens que le corps est situé, en interaction, en relation avec le milieu de vie. Le corps individuel n’existe pas dans le vide. Nos rythmes de vie et nos habitudes, nos goûts et nos désirs sont façonnés par des processus qui dépassent le niveau individuel et qui sont d’ordre social, politique et économique. Pour les analyser, nous devons revenir aux «réalités multiples» (James) et aux «formats de production» du discours (Goffman). Nous sommes au Karnataka en 1989-90, dans le South Kanara District dont Mangalore est la capitale. Les patients concernés par cette enquête sont de la caste des Brahmanes Havik et vivent la plus grande partie du temps dans the areca nut growing belt, une région de plantations d’aréquiers, grands palmiers dont le fruit est la noix d’arec et dont le bourgeon terminal, comestible, est commercialisé comme «cœur de palmier». La pratique médicale, tant dans le cadre de l’Ayurveda que dans celui de la biomédecine, est traditionnellement très vivante dans cette région dont la prospérité est croissante. Les institutions médicales se sont multipliées dans les années 1980-1990. Ces brahmanes Havik sont employés dans la gestion des jardins d’aréquiers. Il y a donc un style de vie rurale (rural Havik lifestyle) que l’on nomme en Kannada tota jeevana (garden life) selon M. Nichter, une expression qui, sauf erreur de ma part, est composée de (Skrt.) jîvana «la vie» et (Kannada, Malayalam, Tamoul) tôTTam «jardin» (Voir F. Zimmermann, Le Discours des remèdes au pays des épices, Paris, Payot, 1989, p. 28 pour une analyse du concept de jardin tôTTam). Je pense que la formule exacte est donc : tôTTam jîvanam, « [le style de] vie des plantations [ou jardins d’épices] ». Le trait caractéristique de ce style de vie est la routine (highly routinized): gestes et rites répétitifs, alimentation toujours la même, the consumption of a fairly uniform staple diet (rice, coconut, pickle, and buttermilk). Les fruits et légumes de saison viennent en supplément et sont valorisés par leur propriétés médicinales. Le régime de base (staple diet) is supplemented by seasonal foods partly eaten for taste and availability, but also strategically consumed for their medicinal properties in order to counterbalance seasonal excesses, assist digestion and the elimination of wastes, and increase vitality. Le régime alimentaire est implicitement gouverné par la théorie des humeurs et le cycle des saisons. Les gens font extrêmement attention à leurs fonctions digestives, au transit intestinal, aux gargouillis de l’intestin : the gut [l’intestin] is listened to attentively. Its rumblings (borborygmes) are discussed as part of everyday conversation and responded to with a well-developed set of folk dietetic practices. Sensory relations (gut relations) [éructations, gargouillements, etc.] are as fundamental to social relations in Havik society as verbal communication. L’alimentation et la digestion sont des lieux communs de la conversation. On accueille un nouveau venu en lui demandant : « As-tu fini ton repas ? (oota aiytu ?) ». C’est une invite à parler des affaires de cuisine de chez lui : This constitutes an invitation to talk about visesa [Skrt. au pluriel « les choses, les affaires »] — happenings in one’s house related to special food preparations. La maladie de Raja, an idiom of distress Lorsque ce patient, nommé Raja, vient consulter le médecin ayurvédique, nommé Krishna Vaidya («Docteur Krishna»), suivant un précédent diagnostic fait dans le cadre de la biomédecine, il souffre de «BP» [littéralement «blood pressure»], une expression locale désignant une pression sanguine déréglée (haute ou basse) et accompagnée d’anxiété. Ce diagnostic ne sera pas remis en question par le médecin ayurvédique. Dans la cure interminable qui va s’ensuivre, tout le monde — le patient, ses soignants, sa famille — entretiendra l’idée qu’il souffre d’une maladie de cœur. Il prend depuis deux ans des comprimés anodins: un léger tranquillisant et un antiacide, qui ont récemment cessé d’être efficaces. Symptômes: indigestion, inappétence, flatulences, tension, perte d’attention et insomnie. Au médecin ayurvédique il demande de lui prescrire un kasâya (Skrt.), une décoction médicamentée, pour l’aider à digérer les comprimés de la biomédecine. Notons donc: syncrétisme médical. Entretien avec M. Nichter. Raja assigne une cause à sa maladie: des problèmes personnels qui l’obsèdent, l’impossibilité où il est de rembourser des prêts bancaires obtenus pour acheter des engrais et des pesticides. Plusieurs années de maigres récoltes. Pour continuer d’investir dans son jardin et pour refinancer les prêts en cours, il a dû hypothéquer sa terre. Consultation ayurvédique. Le vaidya (médecin) passe une demi-heure à interroger le patient sur ses habitudes alimentaires, le rythme de ses défécations et les préoccupations (worries) qui l’empêchent de dormir. Aux emprunts et hypothèques s’ajoutent: deux filles à marier, un fils bon à rien et panier percé. Krishna Vaidya confirme au patient que les comprimés de la biomédecine ont affaibli sa digestion et abruti son esprit (that the tablets prescribed by the doctor had indeed weakened his digestion and dulled his mind). Il lui prescrit «des remèdes purifiants» (purification medicines), des digestifs et des reconstituants; il fixe aussi un régime alimentaire très strict. Médecine humorale: c’est dans cette conception humorale des choses de la vie que je retrouve, pour ma part, ce que M. Nichter appelle «un modèle écologique» de la santé et de la maladie. Au cours de la discussion, j’aurai l’occasion d’expliciter avec M. Nichter la distinction centrale dans l’Ayurveda entre, d’un côté, les purifiants (concrètement des évacuants) et, de l’autre, tous les autres médicaments qui agissent par compensation des qualités contraires. L’ethnologue suivra de loin pendant des années ce patient, qui passe par des hauts et des bas et se tourne alternativement vers la biomédecine et l’Ayurveda, Il se soumet deux fois à des électrocardiogrammes («heart scans») à Mangalore. Note 5 page 105: The use of diagnostic tests as an idiom of distress is a focus of my current research, écrit M. Nichter. Sans que l’on diagnostique quoi que ce soit de sérieux, Raja passe à ses propres yeux et aux yeux de ses proches pour «cardiaque» (heart patient). La médecine, comme le montre M. Nichter, est une «façon de dire» sa détresse, ses problèmes d’argent et de famille. J’ajoute une autre connotation de ces examens cardiologiques: c’est une imagerie qui permet de fixer en un lieu du corps (le cœur) une «maladie» mal définie (le «BP») qui n’est que l’expression visible d’une détresse existentielle. Cette détresse est non seulement médicalisée mais encore anatomisée. Les patients comme Raja ont été soumis dès leur enfance à un système sophistiqué de pratiques alimentaires et de soins de soi-même, dont ils tirent un discours, une métalangue dans laquelle ils s’expriment tout en somatisant leur souffrances — an idiom of distress — et des représentations du corps vivant qui sont proches de celles de l’écologie militante. The Havik Brahmans involved in these cases were all exposed to ecological reasoning about health during their youth through an elaborate system of dietary and self-care practices. C’est dans le cadre de ce discours dominant que l’indigestion est une maladie mise en vedette et construite comme un symptôme emblématique de toutes les infortunes auxquelles, par ailleurs, les gens — tant les patients que les vaidyas — assignent des causes économiques et sociales. Indigestion is both a central trope for defective modernization, as well as a bodily response to environmental (physical as well as social) degradation and change. D’où leur viennent ces idées ? M. Nichter énumère : les textes ayurvédiques (ancient Sanskrit texts), la propagande écologiste (pamphlets of environmental nongovernmental organizations), les médias et l’influence de Gandhi (the political ecological theory, crystallized and embodied by Gandhi).
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