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Les représentations du corps humain
Depuis la fin des années 1970 les représentations indigènes ou locales du corps humain sont devenues un objet d’étude que les ethnologues appréhendent à partir des mots de la langue indigène ou locale. Ce n’était pas le cas dans l’anthropologie sociale ou l’ethnologie classique; le corps humain est l’un des nouveaux objets qui ont émergé dans la seconde moitié des années 1970. Dans un dictionnaire historique et critique des catégories indigènes, l’entrée «Corps humain» devrait renvoyer à toute une série de corrélats, en particulier (dans l’ordre alphabétique) : l’Ame, le Bain, la Bouche, la Chair et le sang, le Cœur et les viscères, la Contagion, le Costume, la Danse, la Douleur, la Droite et la gauche, l’Embryon, l’Emotion, la Face et le dos, les Fluides vitaux et les humeurs, le Geste et la parole, la Main, la Maladie et les soins médicaux, le Masculin et le féminin, la Mutilation, la Naissance et mort, le Nez, l’oreille et l’œil, les Organes et les tissus vivants, la Parure, le maquillage et les parfums, la Peau blanche et noire, la Procréation, la Propreté et la saleté, le Sexe et la sexualité, la Souillure et la purification, le Théâtre et la théâtralité, ou bien encore le Visage. Nous devrions innover et prendre nos distances par rapport aux présentations traditionnelles de la problématique du Corps humain en philosophie et en histoire de la médecine, et cela au moins de deux façons. Premier principe, partir des noms et des mots de la langue indigène pour aller aux images et aux états et lieux du corps. Autrement dit, nous devrions nous interdire de traduire sans discussion dans notre langue de travail — l’anglais ou le français — les différentes conceptions du corps situées dans une époque et dans un milieu social donnés, et nous devrions nous astreindre à remonter systématiquement aux sources textuelles quand elles existent — en grec, en latin, en sanskrit, et dans toutes les langues de littérature. Le second de nos deux principes est de toujours prendre en considération les conditions d’énonciation et les applications pratiques, ethnographiquement situées, des doctrines ou systèmes de représentations médicales ou artistiques que nous étudions. Principe apparemment contradictoire avec le précédent, parce que celui-ci promeut l’empirisme, l’observation concrète et l’ethnographie (enquête dans une école d’arts du spectacle par exemple), tandis que celui-là privilégiait la reconstruction raisonnée des doctrines philosophiques à partir de la lecture des textes anciens (en sanskrit par exemple). Mais en réalité nous jouons sur la complémentarité de ces deux approches et nous voudrions conjoindre la lecture des textes et l’enquête de terrain. Les «arts vivants» (performing arts) comme disent en français les professionnels du théâtre, ce sont pour nous le théâtre et la danse, les arts martiaux et toutes formes concertées d’expression des émotions. Plions donc à notre usage les outils de ce qu’on appelle aux Etats-Unis an anthropology of performance, une anthropologie de l’énonciation par le geste et la parole, pour confronter dans cette perspective pragmatique et interactionniste les différentes conceptions du corps humain différenciées les unes des autres en fonction de l’époque et du milieu social où elles ont été formées.
Eléments de bibliographie Odette Aslan, «Au Théâtre du Soleil, les acteurs écrivent avec leur corps», dans Odette Aslan (Sous la direction de), Le Corps en jeu, Paris, CNRS Editions, 1994, pp. 291-295; suivi de Ariane Mnouchkine, «Ecorchement et catharsis» (Propos recueillis par O. Aslan en mai 1991), p. 296. Pierre Chabert, «Le corps comme matériau dans la représentation théâtrale», dans [Anon.] Recherches poïétiques, Tome II, Le matériau, Paris, Klincksieck, 1976, pp. 299-325. (chabert_corps.pdf dans le dossier Body, Health and Beauty.) Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello (Sous la direction de), Histoire du corps, Trois volumes, Paris, Seuil, 2005.
Norbert Elias (1897-1990), La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973. (C'est la traduction de la première partie de Über den Prozess der Zivilisation, 1e éd. 1939; 2e éd. 1969.)
Mirko D. Grmek et Raffaelle Bernabeo, «La machine du corps», dans Mirko D. Grmek (Sous la direction de), Histoire de la pensée médicale en Occident, 2: De la Renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 1997, pp. 7-36. (grmek_machine.pdf dans le dossier Physiology.) Shigehisa Kuriyama, The Expressiveness of the Body and the Divergence of Greek and Chinese Medicine, New York, Zone Books, 1999. Rafael Mandressi, Le Regard de l'anatomiste. Dissections et invention du corps en Occident, Paris, Seuil, 2003. Nancy Scheper-Hughes and Margaret M. Lock, “The Mindful Body: A Prolegomenon to Future Work in Medical Anthropology,” Medical Anthropology Quarterly, New Series, Volume 1, Number 1, March 1987, pp. 6-41. (scheper-hughes_lock.pdf dans le dossier Body, Health and Beauty.) Kristofer Schipper, Le Corps taoiste. Corps physique — corps social, Paris, Fayard, 1982. Ramendra Kumar Sen, Aesthetic Enjoyment. Its Background in Philosophy and Medicine, Calcutta, University of Calcutta, 1966. Cet ouvrage rare et précieux, parce qu'il rapproche systématiquement (1) les valeurs esthétiques des valeurs médicales et (2) les valeurs indiennes des valeurs européennes, sera progressivement analysé dans plusieurs séances du séminaire. Les pages 55-63 démontrant la correspondance des rasa-s entre Bharata (Nâtyasâstra, chap. VI) et Caraka (Sûtrasthâna, chap. XXVI, 43) ont été scannées et placées sous le nom sen_rasa_Bharata_Caraka.pdf dans le dossier Physiology. Jean Starobinski, «Sur l’histoire des fluides imaginaires (Des esprits animaux à la libido)», repris dans son ouvrage L’Œil vivant, II: La Relation critique, Paris, Gallimard, 1970, pp. 196-213. Jean Starobinski, «Le passé de la passion (Textes médicaux et commentaires)», Nouvelle Revue de Psychanalyse, 21 (Printemps 1980), pp. 51-76.
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