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«L’histoire de Lavana» dans le Yogavasistha
Polarité entre récit et discours philosophique

séminaire du 10 février 2004

 

Le sujet réfère son énoncé, au moment de l’énonciation, aux participants à la communication et au lieu de l’énonciation: les références à cette situation forment la deixis. La deixis est donc un mode particulier d’actualisation de la parole dans la perception.

Genette décrit la métalepse narrative comme «toute intrusion du narrateur ou du narrataire extradiégétique dans l’univers diégétique (ou de personnages diégétiques dans un univers métadiégétique, etc.), ou inversement…». Genette traduit de cette façon l’usurpation d’une ligne de démarcation à laquelle un auteur ne touche habituellement pas et qu’il décrit ainsi : «frontière mouvante mais sacrée entre deux mondes : celui où l’on raconte, celui que l’on raconte ». Cette notion inventée il y a trente ans par Gérard Genette correspond à la notion formulée par les cognitivistes américains sous le nom de deixis shift, « déplacement de la deixis ».

La métalepse qui nous intéresse, par comparaison avec l’Inde, déplacement très audacieux et choquant de la deixis, se présente au niveau de l’histoire: une transgression éminemment troublante que Genette exemplifie par le récit de Julio Cortazar, Continuidad de los Parques. Dans ce conte, un homme qui lit un roman devient la victime d’un meurtre qui arrive dans le roman qu’il lit. La frontière entre le récit primaire (l’histoire du lecteur) et le récit secondaire (le roman enchâssé) est violée, ce qui provoque une confusion réelle des niveaux ontologiques.

 

Je voudrais étudier sur un exemple, l’histoire de Lavana dans le Yogavasistha, la technique et le genre littéraire appelé en sanskrit upâkhyâna, « le récit secondaire (enchâssé) », les histoires à tiroir.
J’utilise deux types de balises pour repérer les enchâssements et les métalepses :

<1>  ,  <2>  ,…     balises de récit  (récit 2 enchâssé dans le récit 1, etc.)

<a>  ,  <b>  ,…     balises de descriptions, de commentaires ou de discours

Le récit est assez systématiquement encadré par un commentaire, comme le montrait Harald Weinrich dans Le Temps. Le récit et le commentaire [1964], Paris, Seuil, 1973. Spécialement pp. 79-80 (le récit enchâssé dans du commentaire) et surtout p. 164 (le récit enchâssé dans un cadre).

Les astérisques renvoient aux notes du traducteur, Michel Hulin, en dernières pages.

 

Michel HULIN, Sept récits initiatiques tirés du Yoga-Vasistha,
Paris, L’Autre Rive—Berg International, 1987, 
III, 104, 1ss.HISTOIRE DU ROI LAVANA

 

<1> Vasistha : « Maintenant, écoute ; je m'en vais te conter une autre histoire qui te montrera comment la fantasmagorie cosmique est dépen­dante de la pensée [note A].

<2> Il existe, dans cette région de la terre, un vaste pays boisé appelé Uttarapândava.

<a> Ses profondes et impénétrables forêts abritent la quié­tude des ascètes. Aux jardins de ses villes les fées (Vidyâdhârî)* ont construit des balançoires de lianes. Sur les collines s'amoncelle l'or des étamines des lotus agités par le vent. Paré d'une guirlande de forêts où les fleurs dansent innombrables, avec ses villages nichés dans la splen­deur bourdonnante des dattiers au milieu de jungles où l'arbre karanja* pousse en touffes et en buissons, avec l'enfilade de ses champs de riz mûr couleur de topaze, il laisse ses campagnes et ses bois retentir de la clameur des paons et ses bosquets d'or s'emplir du vacarme des hérons. Là, les collines brunes, roses ou bleues, se couronnent de villages, tandis que des myriades d'oiseaux divers font entendre leurs chants mélodieux et que l'arbre pâribhadra* fleurit pourpre aux rives des fleuves. Le bruissement des champs de riz d'été y fait naître l'amour chez les femmes et le vent qui secoue les rameaux chargés de fleurs et de fruits disperse des nuages de pétales. Il est comme la Grâce elle-même descen­due du ciel sur la terre, avec sa cour de Siddhas et de Câranas sortis de leurs cavernes. Kinnaras et Gandharvas* chantent dans les bosquets de bananiers, accompagnés par le doux murmure de la brise, et des fleurs d'un jaune brillant parent les bosquets. <a>

Là règne un roi de la lignée d'Harischandra. Son nom est Lavana.

<b> Parfaitement fidèle au dharma*, il est comme le soleil (descendu) sur la terre. Le pollen des fleurs de sa gloire recouvre de blancheur les contrées à l'entour, là où les chaînes de montagnes resplendissent comme des colliers de perles jetés çà et là. Son épée taille en pièces le cercle entier de ses ennemis, et ceux-ci, rien que de penser à lui, sont plongés dans le tourment. Protégeant par ses haut-faits les gens de bien, il restera dans la mémoire du peuple aussi longtemps que Vishnu lui-même. Sur les cimes himâlayennes, demeures des Immortels, les nymphes célestes, toutes frémissantes de joie, chantent ses vertus. Depuis longtemps les Gardiens des directions de l'espace* entendent les belles du ciel enton­ner ses louanges, accompagnées par le chœur des cygnes de Brahma. Il n'est pas, même en rêve, d'apparition aussi majestueuse que la sienne. Il n'est personne — ô Rama — qui l'ait vu accomplir une action vile ou en ait entendu parler. Il ne connaît pas la fourberie et ne fait jamais preuve d'insolence. Il porte sa noblesse comme un brahmane son rosaire. <b>

Un jour, alors que le soleil s'était depuis trois heures élancé dans l'espace, il était confortablement installé sur son trône dans la salle du conseil. Le foule des courtisans avait été introduite avec un grand tumulte. Une fois ces princes bien installés, les femmes se mirent à chanter, accompagnées par ce doux murmure des flûtes et des luths qui charme et ravit le cœur. Devant le roi qui trônait au milieu de ses ministres avec l'éclat d'un gourou des dieux et des titans, elles agitaient avec grâce leurs éventails. Aussi plaisants qu'avisés, les ministres rappe­lèrent au roi les affaires en cours et lui communiquèrent les nouvelles du royaume. On fit la lecture d'un vénérable recueil de légendes et les bardes prosternés récitèrent de saints hymnes de louange.

C'est alors qu'un magicien fit à grand fracas son entrée dans la salle, comme l'océan soulevé par la tempête de mousson envahit les terres. Il s'approcha du roi dont le diadème et le noble port de tête évoquaient une montagne avec ses pics et ses hauts plateaux et il s'inclina devant lui comme un arbre chargé de fruits se penche vers la douce colline où il pousse. Il s'était faufilé auprès du roi, au teint resplendissant et à la haute stature, comme le singe agile et lascif se hisse à la cime d'un arbre fruitier à la floraison éblouissante. Il s'adressa au roi qui tendait le cou comme l'abeille (hume) le vent chargé de parfum suave recueilli sur l'étang de lotus : « Tu vas assister, Seigneur, sans quitter ton trône, à un merveilleux tour de magie ; ainsi la lune contemple-t-elle la terre depuis les hauteurs du ciel. » Sur ces mots, il fit tournoyer vertigineusement son éventail en plumes de paon suscitant ainsi, comme la mâyâ du Soi suprême, toute une variété de couleurs et de formes. Le roi regardait cet (éventail) comme Indra, installé sur son char céleste, contemple la corde étincelante de son arc* [note B].

A cet instant, un vassal originaire du Sindh fit irruption dans la salle comme un nuage envahissant le firmament criblé d'étoiles. Tel Indra regagnant satisfait le monde des dieux avec (sa monture) Uccaihsravas, il était accompagné d'un cheval aussi docile que rapide. En lui amenant l'animal, l'homme s'adressa au roi, comme l'Océan de Lait présentant Uccaihsravas* à Indra : « Regarde — ô roi — cette perle de cheval, semblable à Uccaihsravas et dont la vitesse et l'impétuosité égalent celles du vent ! Ce cheval t'est offert par mon maître. Une chose ne paraît-elle pas plus belle et plus précieuse quand c'est d'un grand personnage qu'on l'a reçue ? » Après ce discours, le magicien reprit la parole, comme le cri de l'oiseau Câtaka* se fait entendre une fois le tonnerre apaisé : « Seigneur, enfourche ce magnifique cheval, dit-il, et, semblable au soleil survolant la terre splendide qu'il échauffe de ses rayons, parcours le monde ! »

Le roi leva alors les yeux sur le cheval. C'est ainsi que les paons tendent le cou vers le grondement des nuées d'orage. Il le fixait sans cligner des yeux, (immobile) comme un personnage dessiné à l'intérieur d'un tableau. Après avoir contemplé un instant ce spectacle, son regard se voila : ainsi l'océan mugissant, agité par les ébats des monstres marins, se figea-t-il brusquement à la seule vue du sage Agastya*. Pendant plus d'une heure, il demeura pensif, ému, perdu en lui-même, comme un ascète aux passions apaisées qui goûte une joie suprême [note C]. Il n'y eut personne, dans une assistance intimidée par la majesté qui émanait de sa personne, pour oser le tirer de sa rêverie. Cependant que les pensées défilaient dans son esprit, les dames d'honneur maintenaient immobiles leurs blancs éventails, comme des rayons de lune pétrifiés dans la nuit. Cloués sur leur siège par la stupeur, les assistants était blêmes, semblables à des lotus d'argile aux étamines et pétales immobi­les. Dans la salle la rumeur de l’assemblée s'apaisa peu à peu, comme au ciel, passé le temps des pluies, la voix grondante des nuées. Plongés dans un océan de perplexité, les ministres en conçurent de l'inquiétude, tels les Immortels voyant Krishna défaillir dans son combat avec le titan*. Abusée par une stupeur prolongée, en proie à l'angoisse et à l'égarement face au regard fixe du roi, l’assemblée avait l'éclat d'un parterre de lotus en fleurs.

A la seconde heure, le roi reprit conscience comme un lotus émer­geant, splendide, lors de la décrue des eaux de mousson. Quand il sortit de cet état, son diadème et tous ses membres tremblaient, semblables à une montagne oscillant sous l'effet d'un séisme, avec la multitude de ses pics et de ses pentes couvertes de forêts. Même réveillé, il continuait à trembler comme la montagne de Shiva lorsque, dans les régions souter­raines, s'agite l'éléphant (qui porte la terre). Les courtisans soutinrent de leurs bras le roi chancelant, comme le mont Meru, ébranlé par le tumulte (précédant) la dissolution cosmique*, est épaulé par ses contreforts. Ainsi soutenu par eux, le roi répandait autour de lui un éclat semblable à celui de la houle de l'océan sous le clair de lune. « Qu'est-ce que cet endroit ? Qui préside à cette assemblée ? » murmurait doucement le roi, perplexe comme une abeille prisonnière du calice d'un lotus en train de s'enfoncer sous les eaux.

Alors, comme un massif de lotus salue de son bruissement d'abeilles le soleil au sortir d'une éclipse, l’assemblée s'adressa respectueusement au roi : « O seigneur, que signifie tout cela ? » Ministres et courtisans le pressaient de questions, à la manière des Immortels s'adressant à Mârkandeya effrayé par le jeu de la création et de la dissolution cosmique :

<c> « Bien qu'en vérité infrangible, l'esprit est comme brisé, sans raison, par de fausses idées. Comment ton esprit se laisse-t-il troubler par les satisfactions imaginaires, agréables au début mais amères à la fin, que l'on tire des plaisirs ? Limpide comme il est, apaisé par la lecture fréquente des récits édifiants, comment peut-il s'adonner à de telles divagations ? Lorsqu'un esprit est attaché à des futilités, intérieurement divisé, dispersé, il est voué à s'égarer dans les affaires de ce monde. Mais est-ce là faire preuve de jugement ? Car le jugement est propre à faire disparaître cette continuelle agitation de l'esprit qui affecte ceux qui idolâtrent leur corps. Aussi est-il étrange que ton esprit paraisse ainsi s'émietter, alors qu'il est d'ordinaire exempt de toute frivolité, ferme, lucide, plein de séduisantes qualités. C'est l'esprit non entraîné au raisonnement — et non pas celui dont la démarche est noble — qui est à la merci du lieu et du moment et tombe aisément au pouvoir des herbes et des formules magiques. Celui qui toujours s'exerce au raisonnement, l'émiettement et la dispersion peuvent-ils davantage ébranler son vaste esprit que le vent la Montagne des Dieux ? » <c>

Après ces paroles de réconfort prononcées par l’assemblée, l'éclat revint à la face du roi, comme la lune, à la fin de son cycle, recouvre sa plénitude. Son aimable visage rayonnait, semblable, avec ses yeux grands ouverts, à l'innombrables floraison printanière qui succède à l'hiver. Il portait encore sur sa face les marques du désarroi et de l'émerveillement. Lorsque son regard croisa celui du magicien, son visage prit l'apparence de la lune qui, en apercevant Râhu dans le ciel, sait que sa « mort » (son éclipse) est proche*. Il s'adressa à lui sur un ton ironique, comme Takshaka*, ayant revêtu l'apparence d'un serpent ordinaire, interpellerait une mangouste hostile : « O toi coquin, riche en artifices, comment as-tu fait pour figer en un instant la houle puissante (de mon esprit) ? Merveilleux, à coup sûr, sont les pouvoirs de ce dieu par lesquels mon esprit, pourtant vigoureux, a été plongé dans l'égarement ! Les régularités dans le cours ordinaire du monde n'ont plus de secret pour moi, mais quel rapport ont-elles avec les présentes vicissitu­des dont le foisonnement introduit le trouble dans l'esprit ? Aussi longtemps que le corps subsiste, même l'esprit des sages exercés à la haute connaissance plonge parfois, en un instant, dans l'aveuglement. Écoutez — gens de l’assemblée — la prodigieuse aventure que, l'espace d'une heure, m'a fait vivre ce magicien.

<3> J'y ai été mis en présence d'une multitude mouvante de circonstances et de conditions, comme Brahma, sollicité par Indra, consentit un instant à contempler sa création magique avant de la détruire*. » Alors, esquissant un sourire, le roi entreprit de conter son étrange histoire aux gens de l’assemblée qui gardaient leurs regards fixés sur lui.

<2 en abyme dans 3> « Notre riche contrée fait partie, à coup sûr, de cette terre foisonnante de richesses diverses, emplie de lacs, fleuves, cités et collines, et où s'entremêlent chaînes de montagnes et océans. Pourvue de toute une variété de forêts et de rivières, cette contrée est comme la sœur cadette de l'orbe terrestre. C'est sur elle que je règne, approuvé dans mes actes par la population. C'est alors que, semblable à Indra (trônant) au ciel, je siégeais dans cette assemblée qu'arriva, tel Mâya lui-même surgissant des enfers, ce magicien qui venait d'un pays lointain. Il fit virevolter son flamboyant éventail en plumes de paon, comme l'orage à la fin du monde fait tournoyer l'arc-en-ciel. A peine l'avais-je vu frémir que je fus mis en présence d'un noble cheval (niveau 2 du récit : réel). <2 dans 3>

L'esprit égaré, je pris sur moi de l'enfourcher (niveau 3 du récit : imaginaire). Mais, en m'installant sur son dos, j'étais secoué par ses mouvements. Ainsi la montagne ébranlée par un séisme fait-elle trem­bler le nuage accroché à ses flancs. Et je partis en chasse, tout seul, avec la vélocité des vagues qui balaient la terre fertile lors du déluge final. Doué de la mobilité frémissante du vent, le cheval m'entraîna au loin, comme son propre esprit, hébété par les jouissances, entraîne l'ignorant (là où il ne voudrait pas aller).
Enfin, ma monture fatiguée, je débouchai sur une immense étendue inculte :

<d> déserte comme l'esprit de celui qui a fait le vide en lui-même, excessive comme le cœur des femmes, sinistre comme le monde calciné par l'incendie final, vaste comme la pensée du sage, étrange comme la colère du fou, sans oiseaux, sans arbres et sans eau, toute givrée de sel. On eut dit un second espace pur, un huitième océan, une cinquième mer intérieure, mais asséchée et aux gouffres vides. <d>  [note D]

(…………………………………………..)

Je ne pris pas de bain, je ne fis pas mes dévotions, je ne mangeai pas. Au comble de la misère comme j'étais, sans sommeil, découragé et tremblant comme une feuille, je me contentai de laisser s'écouler l'interminable nuit. Enfin, sur la face de la lune à peine esquissée dans les ténèbres, les traits commencèrent à s'alanguir — et il en allait de même sur mon visage — tandis que pâlissaient les étoiles et se flétrissaient les lotus de nuit. Dans l'immensité de la jungle, les rugissements des démons-vampires (vetâla)* s'apaisèrent. Et je contemplais l'orient, rouge comme s'il s'était abreuvé de nectar, et qui semblait railler ma misère avec les soupirs et les grince­ments de dents des êtres tourmentés par l'insupportable froidure de l'aube. Alors, soudain, j'aperçus à l'horizon le soleil en train de s'élever au-dessus de l'Éléphant de l'Est. J'étais comme un ignorant qui (brus­quement) accède à la connaissance, comme un indigent qui découvre un amas de pièces d'or. Je me levai et secouai ma litière et mes vêtements avec l'ardeur même de Shiva s'en allant danser au crépuscule, vêtu d'une peau d'éléphant. Et je me mis à parcourir cette vaste étendue de jungle, comme le Temps déambule dans la cabane du monde aux habitants consumés par l'incendie qui clôt une période cosmique. On ne rencontre aucun être dans cette jungle formidable, de même qu'on ne décèle chez le sot la moindre trace d'une aimable qualité. Elle ne s'anime que par les ébats gazouillants des oiseaux qui s'y déplacent sans crainte.

Le soleil avait déjà parcouru la huitième partie de la voûte céleste et la rosée où se baignent les lianes s'était déjà évaporée lorsqu'en marchant j'aperçus une fille qui portait du riz bouilli. Ainsi le Dânava aperçut-il Mâdhavî, porteuse de la cruche d'ambroisie*. Ses prunelles étaient mobiles, son teint sombre et son vêtement rien moins qu'immaculé. J'allai à sa rencontre comme la lune à la rencontre de la nuit : « Donne-moi vite, petite, un peu de ce riz bouilli ; je suis dans une grande détresse. En arrachant au malheur un affligé, on se procure à soi-même une grande prospérité. La faim qui me tenaille, petite, ne cesse de croître, semblable à celle du cobra noir, lové au creux d'un vieil arbre et qui dévore ses propres œufs ! » Mais j'avais beau demander, elle ne me donnait rien. Ainsi Lakshmî refuse-t-elle d'accorder la prospérité à celui qui fait le mal, en dépit de ses prières et de ses efforts. Depuis longtemps déjà je la suivais comme son ombre, pas à pas et de bosquet en bosquet, quand elle se retourna vers moi et me dit : « Mon nom est Hârakeyurî ; je suis une intouchable (Candâlî). Telle une démone sanguinaire, je me nourris de chair humaine [note E], de (viande de) cheval ou d'éléphant. Ta royale requête ne suffira pas davantage à te faire obtenir cette nourriture que les désirs grossiers des rustiques ne leur permettent de gagner une noble amitié. »

Sur ces mots, elle fit mine de s'éloigner mais en déployant des grâces à chaque pas. Puis elle s'enfonça dans un taillis et me lança en s'inclinant avec coquetterie : « Je te donnerai cette nourriture si tu deviens mon mari. Les gens du commun ne rendent service qu'à ceux à qui ils sont attachés. Mon père est un pulkasa (intouchable)*. Gris de poussière, semblable aux démons-vampires qui hantent les lieux de crémation, il laboure son champ tout près d'ici. Si tu deviens mon mari, il te donnera cette nourriture car on doit aller jusqu'au sacrifice de sa vie pour honorer un époux bien-aimé. »

« Je vais t'épouser, femme vertueuse — lui répondis-je. Qui donc, en situation de détresse, s'attarde à des considérations de caste, de lignée, de règles sociales ? »* Elle m'offrit alors la moitié de son riz bouilli. Ainsi Mâdhavî offrit-elle jadis à Indra tourmenté (par la faim) une précieuse moitié de sa provision d'ambroisie. L'esprit égaré, j'avalais ce riz cuit dans un village d'intouchables, comme si je buvais le suc du fruit du rosé-pommier*, et je demeurai là un certain temps à me reposer (niveau 3 du récit : sommeil).

<4> Alors, comme les nuages de pluie occultent le soleil, sa sombre silhouette s'approcha de moi et elle recueillit dans ses mains la vie qui s'était comme retirée de mon corps (ce qui commence un récit 4 enchâssé dans le récit 3 : mort de Lavana et renaissance comme intouchable). Véritable personnification des peines infernales, elle me conduisit à son père, personnage difforme et vil, effrayant comme le vaste enfer Avici*. Attachée à moi comme une abeille noire silencieusement collée à une autre, elle se tourna vers son intouchable de père pour lui présenter sa demande : « Accepte — ô père — que cet homme devienne mon époux ! »

Il épouse cette intouchable, et raconte ici l’histoire de leur vie de misère. Ils ont des enfants. Il devient vieux et décrépit. Un jour un incendie suivit d’une famine menace cette communauté d’intouchables d’extermination.

<e> Certains, emmenant avec eux femme et enfants, se rendi­rent dans une autre région, comme les nuages désertent le ciel d'automne. D'autres s'effondrèrent sur place, semblables à des arbres au tronc sectionné, leurs épouses, enfants et parents proches se crampon­nant à eux comme s'ils faisaient partie de leur corps. Certains furent dévorés par les tigres sur le seuil même de leur maison, comme des oisillons encore dépourvus d'ailes sont enlevés par des aigles au sortir de leur nid. Certains, imitant les papillons de nuit, se précipitèrent dans les flammes. Certains se jetèrent dans des ravins, comme des blocs de rochers qui se détachent de la montagne. <e>

Quant à moi, je me séparai de mes beaux-parents et je parvins à quitter cette région, accompagné de ma femme et de mes enfants. Aiguillonnés par la peur de mourir, nous nous frayâmes un chemin au milieu des flammes et des rafales de vent, des bêtes de proie et des serpents. Enfin, nous atteignîmes la frontière de la contrée avoisinante. Là, à l'ombre d'un palmier, je fis glisser mes enfants de mon épaule comme si je me déchargeais du fardeau de mes nombreux péchés. Épuisé comme un homme sortant de l'enfer Raurava, à demi-consumé par cet interminable incendie comme un lotus flétri par le soleil de l'été, je demeurai là longtemps à me reposer. Ma femme Candâla s'étendit aussi à l'ombre fraîche de cet arbre, ainsi que mes deux fils qui s'endormirent dans les bras l'un de l'autre. Soudain, mon plus jeune fils appelé Pricchaka — et qui nous était particulièrement cher parce qu'un peu simple d'esprit — se leva et me dit : "Père, donne-moi vite un peu de viande à manger et de sang à boire !" Il me redit cela plusieurs fois, avec des sanglots dans la voix. Epuisé par la faim, il était sur le point de rendre l'âme. Je lui répondis : "Hélas, mon fils, je n'en ai pas !", mais lui, obstiné, réitéra plusieurs fois sa demande.

A la fin, succombant sous l'excès de mon chagrin et de ma tendresse, je lui dis : "Mon fils, je vais faire cuire pour toi un peu de ma propre chair !" Torturé par la faim, se cramponnant à moi, il acquiesça et me dit : "Eh bien, donne !" Devant une telle souffrance, mon chagrin s'accrut encore. Une vague de tendresse et de pitié submergea ma raison. Incapable de supporter plus longtemps l'horreur de la situation, je résolus de fuir dans la mort, comme on se réfugie auprès d'un ami très cher. Je rassemblai quelques branches avec lesquelles j'édifiai un bûcher funéraire. Une fois allumé, celui-ci se mit à crépiter comme pour me souhaiter la bienvenue. <4>

[Retour au récit <3>] C'est à l'instant où je me précipitai dans le feu que, réveillé par le son des instruments de musique et par les cris de "Victoire" (poussés par l’assemblée), je me levai en titubant de mon trône. Voilà comment ce sorcier a suscité en moi une telle hallucination. Par ignorance de la nature (véritable) de mon âme, j'ai été plongé malgré moi dans une foule de situations (imaginaires). » <3>

[Retour au récit <2>] A peine le roi Lavana, plein de majesté, s'était-il ainsi exprimé que le magicien devint soudain invisible. Alors, les gens de l’assemblée, les yeux écarquillés par la stupéfaction, dirent au roi : « Sire, cet homme n'était pas un magicien vulgaire, mû par l’appât du gain. Il était une apparition magique envoyée à vous par les dieux et destinée à vous faire comprendre ce qu'il en est du monde dans lequel nous vivons.

<f> Ce monde est un libre jeu de l'esprit (mano-vilâsa). Ce monde est d'essence men­tale et représente le libre jeu de l'Être infini et tout-puissant. Infiniment divers, en effet, sont les pouvoirs du créateur, et leur magie est capable d'abuser même des esprits pourvus de discernement. Si cette foison­nante illusion a pu tromper notre roi, pourtant bon connaisseur des affaires de ce monde, comment serait-il possible que les gens du com­mun lui échappent ? Cette illusion réside dans l'esprit et n'a rien à voir avec les tours d'un magicien ordinaire qui ne rechercherait que son intérêt personnel. C'est pourquoi, s'agissant de l'existence réelle (du magicien apparu à la cour), nous sommes ballotés sur les vagues du doute. » <f>  <2>

[Retour au récit <1>]  Vasistha : « J'étais moi-même — ô Rama — présent dans cette assemblée. Ce que je t'ai conté, je ne l'ai pas appris par un récit. Je l'ai vu de mes yeux [note F]. C'est ainsi que l'esprit, s'enrichissant de ses innombrables projec­tions, se déploie au loin à travers le temps et l'espace. Si tu réussis à pacifier ce qui forme ta nature propre ultime, tu accéderas au domaine suprême du sacré. »
(III, 104, 1III, 109, 31)

(………………………………….)

Rama : « Merveille ! Comment toutes choses peuvent-elles être au pouvoir de cette nescience (a-vidyâ) si, en réalité, elle n'existe pas ? C'est comme si l'on enchaînait des montagnes à l'aide de frêles fila­ments de lotus ! Cet ensemble (des choses sensibles) qui remplit le triple univers* est aussi insignifiant qu'un brin d'herbe. Il paraît pourtant aussi solide que le diamant. Comment la nescience suffit-elle à expliquer que le non-être se présente sous les apparences de l'être ? Ce fleuve de la transmigration qui coule dans la plaine du triple monde, daigne, une fois encore, m'éclairer sur sa nature ! Une autre interrogation habite mon cœur, ô grande âme : Pourquoi donc le roi Lavana était-il tombé dans une telle infortune ? (Autre question :) Le corps (deha) et le principe incarné (dehin) sont à la fois intimement unis et en conflit mutuel. Lequel des deux — ô brahmane — constitue l'entité transmigrante, celle qui goûte le fruit des bonnes et des mauvaises actions ? (Je désirerais enfin savoir) qui était ce magicien et pourquoi il disparut après avoir jeté le roi Lavana au milieu de toutes ces tribulations ? »

<g> Vasistha : « Le corps est en lui-même (insensible) comme une bûche de bois ou un mur. Il n'existe pas réellement mais est projeté par l'esprit (cetas) comme les scènes des rêves. Mais l'esprit, pour autant qu'il reçoit comme un reflet du pur principe de conscience (cit-sakti), devient le principe vital ou l'âme individuelle (jîva). C'est lui, et non le corps qui, en l'homme non-éveillé et en lui seul, éprouve la succession infinie des plaisirs et des peines. L'esprit non-éveillé reçoit lui-même de multiples appellations en rapport avec la diversité des rôles qu'il assume fictivement. Aussi longtemps qu'il n'est pas réellement éveillé, l'esprit perçoit comme en songe le tumulte du monde. Il n'en va pas de même pour l'esprit éveillé. Aussi longtemps qu'il s'agite dans la somnolence du non-savoir (a-jnâna), l'esprit n'est pas véritablement éveillé et il se trouve exposé sans défense au tumulte et à la confusion du monde. Mais chez l'homme éveillé — semblable au lotus qui s'épanouit à la lumière de l'aube — les ténèbres du cœur se dissipent. L'entité que les philosophes appellent de divers noms : « nescience », « esprit », « âme individuelle », « désir » ou « soi actif », c'est le prin­cipe incarné (dehin), sujet de la douleur. Inerte comme il est, le corps est incapable de souffrir. C'est le principe incarné qui souffre, et cela par manque de réflexion. Le manque de réflexion, à son tour, procède d'une épaisse ignorance. L'ignorance est donc la cause (ultime) de la douleur. Par simple manque de discernement, l'âme individuelle devient le réceptacle des qualités agréables, comme le ver à soie s'enfonce dans son cocon. Victime de la maladie du non-discernement, l'esprit s'adonne à diverses activités et tourne, comme une roue, dans le cercle de ses multiples préoccupations. De même que c'est le maître de maison qui se livre à différentes activités, et non la maison elle-même, de même c'est l'esprit logé dans le corps, et non le corps lui-même, qui se lève, qui marche, qui bondit, qui pleure et qui tue. L'esprit est à la fois l'agent et le patient. Sache que c'est lui qui fait l'humanité de l'homme. » <g>  [note G]
(III, 115, 4 ss.)

 (………………………………………..)

<2>  « Le lendemain, je (= Vasistha ; le pronom personnel est un déictique, et il marque ici un déplacement de la deixis de <1> à <2>) rencontrai le roi dans la salle d'audience et il me demanda: "Comment est-il possible — ô ascète — qu'un rêve devienne une réalité directement observable ?"…  <2>

[Retour à <1>]  Tel est bien — ô Rama — le grand pouvoir de la nescience qui s'entend à faire apparaître l'irréel comme réel et le réel comme irréel. »
rama : « Explique-moi — ô brahmane — comment un rêve peut devenir réalité. Il y a là une énigme qui ne cesse de hanter mon esprit ! »

<h>  Vasistha : « Tout est possible à la nescience, ô Rama. Ceux qui rêvent peuvent "voir" des cruches devenir des pièces d'étoffe. Ce qui est éloigné peut paraître proche, comme une montagne reflétée dans un miroir. Ce qui dure longtemps peut sembler s'écouler en un instant, par exemple une nuit de sommeil paisible. L'impossible se produit dans les rêves, par exemple le fait d'assister à sa propre mort [note H]. L'irréel devient réel, comme lorsqu'on rêve que l'on vole à travers le ciel. Ce qui est parfaitement stable, la terre par exemple, semble devenir instable dans l'illusion provoquée par le vertige. Ce qui est immobile paraît se mettre en mouvement, comme l'esprit excité par l'ivresse. L'esprit, lorsqu'il est submergé par ses propres désirs latents (vâsanâ), ne tarde pas à perce­voir à l'extérieur ce qu'il a mentalement créé. Ces (créations mentales) ne sont ni réelles ni irréelles. Dès que la nescience s'est manifestée dans l'esprit sous la forme (de la distinction) du "moi" et du "toi", celui-ci est plongé dans un flot d'illusions qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin. Cette simple imagerie mentale suffit à mettre toutes choses sans dessus dessous. Alors, un instant s'étire aux dimensions d'un éon [aîôn, période cosmique, éternité] (kalpa) et un éon paraît ne durer qu'un instant. Un homme à l'esprit dérangé peut se prendre pour un bélier. Mais le bélier lui-même, (lors­qu'il combat) mû par ses désirs, peut se croire un lion. Les activités sociales (vyavahâra) dans lesquelles les hommes déploient de grands efforts ne s'ajustent les unes aux autres que par l'effet du hasard (kâkatâlîya)* car elles dérivent toutes des désirs latents (propres à chacun).

Les aventures du roi Lavana dans le village des intouchables n'étaient qu'un ensemble d'images — aussi bien réelles qu'irréelles — qui peu­plaient son esprit. De même que l'esprit peut très bien oublier une action, même importante, accomplie par lui, de même croit-il parfois avec assurance se souvenir d'actions qu'en réalité il n'a pas accomplies. On peut ainsi, sans avoir réellement mangé, croire qu'on a mangé... L'existence dans le village d'intouchables des monts Vindhya est venue se refléter (dans l'esprit) du roi comme une histoire qu'on vous a contée antérieurement vient s'insérer dans vos rêves. Ou bien les scènes vécues par Lavana dans son rêve, ou son hallucination, ont été transférées dans l'esprit des intouchables et ont pénétré dans leur champ de conscience. L'imagerie mentale propre à Lavana a investi l'esprit des intouchables du Vindhya ou bien c'est l'expérience consciente de ces intouchables qui est venue se refléter dans l'esprit du roi. De même que des pensées et des expressions identiques peuvent germer dans l'esprit de différents poè­tes, de même le lieu, le moment et le contenu de l'action (peuvent être communs) aux rêves de différentes personnes. Le cours ordinaire du monde existe sous la forme d'un reflet. Aucune chose en ce monde ne possède une existence qui soit séparée de l'aperception pure (samvedanâ). Les choses paraissent seulement se distinguer de l'aperception comme les vagues paraissent se détacher de la masse de l'eau. Passées, présentes ou futures, elles y sont en fait contenues comme l'arbre dans la graine. […]

C'est parce que toutes choses participent de la réalité ultime (paramârtha-maya) que (même) les rochers etc. peuvent être réfléchis dans la conscience, grâce à un rapport de similitude. C'est parce que tous les objets composant l'univers ne sont (en dernière analyse) que la pure conscience absolue qu'ils sont susceptibles d'être manifestés en même temps que la conscience de soi. Des choses foncièrement différentes ne pourraient pas entretenir un rapport mutuel stable et, faute d'une telle relation, ne pourraient être perçues ensemble. Le semblable s'unit instantanément au semblable et une nature unique se déploie, car les deux sont un, essentiellement. Il ne peut en aller autrement. Mais l'union de la conscience pure et d'une matière inerte ne peut jamais avoir lieu, à cause de l'hétérogénéité essentielle de ces deux natures. La conscience pure et la matière inerte ne peuvent jamais se trouver réunies en un même sujet. C'est parce que l'objet perçu est fondamentalement de même nature que la conscience qu'il peut s'associer à elle et cette association, à son tour, rend possible la perception. Cette fusion entre des réalités essentiellement mentales est différente de l'association entre choses matérielles inertes qui se réalise sur le mode d'une transforma­tion physique : ainsi l'association du bois et de la pierre transforme-t-elle ces matériaux en une maison. Quant à la sensation, gustative par exem­ple, elle est rendue possible par l'homogénéité foncière du sentant et du sensible, ici le caractère (aqueux) commun à la langue et au suc (rasa) des aliments.

C'est pourquoi on ne doit pas accorder l'existence réelle aux choses inertes, rochers etc. Leur perception n'est que la manifestation limitée de la conscience pure sous la forme, du rocher, du mur, etc. De même que ces cités (fantastiques) issues de l'imagination de différents indivi­dus peuvent très bien être projetées en un même moment et un même lieu, de même l'expansion créatrice (de la conscience pure) n'est pas entravée par l'espace et le temps. C'est la (fausse) expérience de la différence qui fait naître les idées illusoires de création, d'ego, etc., de même que c'est la perte de la conscience de l'or (comme substance homogène) qui donne naissance aux représentations illusoires de brace­lets, etc. Dès que l'on abandonne la distinction de la vision et de la chose vue, l'ignorance ne peut plus subsister séparément. Si grandes soient-elles, les différences entre les colliers (et les autres types de bijoux) s'effacent dans l'unité de l'or pur. C'est ainsi que l'unicité de la consci­ence (bodha-ekatva) annule le phénomène de la création diversifiée. L'armée-jouet n'est que de l'argile, les vagues ne sont que de l'eau, les figures sculptées ne sont que du bois, les cruches et autres récipients ne sont que de l'argile, l'apparence d'un triple univers n'est que le brahman. Le sujet connaissant se tient entre le connaissable et l'opération même de la connaissance, mais ce qui est au-delà de cette triade voyant-vision-vu constitue la réalité suprême.

Lorsque l'esprit (citta) va d'objet en objet, une certaine forme consciente se maintient (immobile) au milieu de ces activités ; c'est à cette forme que tu dois t'identifier en toutes circonstances. En toi quelque chose demeure en permanence soustrait aux états de veille, de rêve et de sommeil profond. C'est à cette forme qui n'est (à proprement parler) ni mentale ni matérielle que tu dois t'identifier en toutes circons­tances. Secoue toute espèce d'inertie, rends ton cœur ferme comme un roc et identifie-toi à cette forme en toutes circonstances, aussi bien dans le recueillement qu'au milieu de l'affairement mondain. Cette forme consciente ne prend jamais naissance et ne disparaît jamais pour qui que ce soit. Calme ou agité (extérieurement), demeure intérieurement en repos et à l'aise. L'âme à l'intérieur du corps n'éprouve ni désir ni aversion. Demeure en repos et sans souci ; ne succombe jamais à l'agitation désordonnée du corps. Tes facultés mentales — dont tu sais par ton expérience propre qu'elles ne sont pas véritablement choses pensantes — considère-les (avec autant d'indifférence) qu'un habitant d'un pays lointain, une bûche de bois ou un rocher. De même qu'il n'y a pas d'eau dans une pierre, pas de feu dans l'eau, il n'y a pas de facultés mentales dans le Soi intérieur, à plus forte raison dans le Soi suprême. Ne faisant l'objet d'aucune expérience authentique, les facultés menta­les sont irréelles et donc leurs opérations sont irréelles aussi. Sachant cela, tu dois te situer au-delà du plan de l'esprit. Celui qui obéit aux mouvements de l'esprit, pourtant si radicalement différent du Soi, que n'obéit-il pas pareillement aux coutumes des tribus barbares des frontiè­res ? Méprise à fond et tiens à l'écart cette chose vile qu'est ton esprit. Tu pourras alors vivre à l'aise et aussi indifférent (aux vicissitudes de l'existence) qu'une statue modelée dans de la glaise. Celui qui com­prend : "je ne possède absolument pas d'esprit" ou bien : "j'ai possédé un esprit mais il est mort à présent", celui-là peut vivre plein d'assurance, aussi inébranlable qu'une statue sculptée dans la pierre. A la réflexion, l'esprit se dévoile comme inexistant. Tu en es en réalité dépourvu. Qu'attends-tu donc pour rejeter une fois pour toutes cette chose vaine qui ne t'apporte que du malheur ? Ceux qui se laissent subjuguer par ce fantôme qu'est l'esprit sont des naïfs qui attribuent à la lune le pouvoir de lancer des éclairs. Ayant rejeté au loin l'esprit, sois fermement celui que tu es (déjà). Délivre-toi par la méditation, toi qui excelles dans le raisonnement. Ceux qui s'attachent à cet esprit irréel n'ont pas eux-mêmes part à l'existence authentique. Malheur à ces (fous) qui passent leur temps à essayer de tuer le ciel (en lui décochant des flèches ?).

Laisse s'éloigner de toi ton esprit et sois un homme généreux, à l'âme pure, un homme qui a franchi l'océan de l'existence. Même au terme d'une longue investigation on ne découvre pas, dans les profondeurs immaculées du Soi, la souillure appelée « esprit ». <h>   <1>
(III, 120,2—111,121,70)

 

NOTES DU TRADUCTEUR (Michel HULIN)

1. Traduction approximative. Les Vidyâdhâras (litt. « porteurs de science ») sont des magiciens célestes capables de se métamorphoser à leur guise et notamment d'apparaître sous forme humaine. Ils épousent alors volontiers des mortelles qui deviennent ainsi des « porteuses de science » ou « fées ».
2. Pongamia glabra, sorte d'arbuste épineux commun dans la jungle de l'Inde.
3. Erythrina fulgens.
4. Diverses catégories d'êtres semi-divins. Les Siddhas, êtres « accomplis » ou « réalisés » sont des humains divinisés qui résident dans un lieu intermédiaire entre le ciel et la terre. Les Câranas sont des bardes divins. Les Gandharvas jouent le rôle de musiciens célestes. Ils sont au service d’Indra et mènent dans son paradis une vie de plaisir en compagnie des nymphes célestes (Apsaras). Les Kinnaras sont eux aussi des musiciens mais au service de Kubera, le dieu des richesses. Ils sont ordinairement représentés avec une tête de cheval et un corps d'homme (centaures inversés).
5. Terme clé de la pensée indienne. Désigne l'ordre du monde aussi bien dans sa dimension cosmique que dans sa dimension sociale. En référence à un groupe social (caste, famille, etc.) ou à un individu donné, il désigne le rôle spécifique au maintien de l'ordre juste qui est requise de lui, son « devoir d'état ».
6. Sorte de régents cosmiques. On en compte ordinairement huit. Installés dans des cités fabuleuses au sommet du Meru, Ils surveillent chacun une région de 1'espace pour le compte des divinités supérieures.
7. Indra, à l'origine dieu védique de l'orage, a l'arc-en-ciel pour arc.
8. Un mythe hindou célèbre entre tous est celui du « Barattage de l'Océan de Lait ». Dieux et démons, ou titans, barattent l'Océan à l'aide de la montagne Mandara autour de laquelle est enroulé le serpent Vâsuki. Au bout de très longs efforts, toutes sortes de merveilles viennent à être produites par cette opération : la déesse Lakshmî, la lune, l'arbre magique Pârijâta, la vache d'abondance Surabhî, etc., ainsi que l'éléphant royal Airâvata et le cheval Uccaihsravas qui sont donnés à Indra. Mais le produit le plus précieux de ce barattage est l'ambroisie, ou élixir d'immortalité (amrita), pour la posses­sion duquel les dieux et les démons entrent en lutte. Cf. G. Dumézil, Le Festin d'immorta­lité, Paris, 1924.
9. Sorte de coucou (Cucullus melanoleucus) censé se nourrir exclusivement de gouttes de pluie et donc attendre avec impatience l'arrivée des orages de mousson.
10. Un des sept « voyants » (rishis) des origines. Dans un épisode du Mahâbhârata, il accomplit l'exploit de boire l'océan tout entier, afin d'aider les dieux à vaincre les démons qui s'étaient réfugiés sous ses eaux.
11. L'enfance de Krishna est ponctuée de nombreux affrontements avec des démons et des monstres. Il s'agit ici de son combat avec le serpent-dragon Kâliya dont la présence infestait les eaux de la Yamunâ. La lutte, en apparence longtemps indécise, se déroule sous les eaux et, à un moment donné, le serpent essaie d'étouffer et de noyer Krishna en l'enserrant de ses anneaux.
12. Le pralaya ou « dissolution universelle » est un retour périodique du monde à l'indifférencié (symbolisé par la nuit ou par les eaux primordiales). Il est précédé de toute une série de cataclysmes — dérangement des saisons, éruptions volcaniques, tremble­ments de terre, etc. — qui ébranlent puis détruisent de fond en comble l'ordonnance du cosmos.
13. Râhu est un démon qui, lors du Barattage de l'Océan de Lait, avait pu se glisser parmi les dieux et absorber un peu de la liqueur d'immortalité. Le soleil et la lune le virent et avertirent Vishnu qui lui trancha la tête. Mais celle-ci était déjà devenue immortelle. C'est pourquoi Râhu, réduit à sa tête, poursuit constamment le soleil et la lune de sa vindicte. Lorsque de temps en temps il parvient à les avaler, une éclipse en résulte.
14. Nom d'un roi des serpents-dragons (Nâgas).
15. Un jour, Indra était aux prises avec le titan Bali. Il suscita par magie une armée afin de pouvoir le capturer. Mais, une fois prisonnier, Bali implora Brahma. Celui-ci, compa­tissant, se mit en devoir d'anéantir l'armée magique d'Indra. Il consentit cependant, sur la requête d'Indra, à jeter un regard sur elle avant de la détruire (d'après le Commentaire).
16. Catégorie d'êtres démoniaques supposés hanter les lieux de crémation et capables d'« animer » artificiellement les cadavres. Ils sont des personnages favoris de la littérature narrative « populaire » (Cf. Les contes du vampire, Gallimard, « Connais­sance de l'Orient »).
17. Allusion à un épisode du Barattage de l'Océan de Lait où Vishnu, déguisé en femme, reprend par ruse aux démons l'ambroisie dont ils s'étaient emparés.
18. Candâlas, Pulkasas, Pulindas, ou encore Shvapâkas, « cuiseurs de chiens », désignent diverses catégories d'intouchables qui sont pratiquement confondues ici.
19. C'est la notion indienne bien connue d'âpad-dharma, « dharma pour le temps de détresse » ; elle autorise toutes sortes d'exceptions aux règles ordinaires de pureté rituelle, de commensalité, etc. Voir Lois de Manu X, 81-130.
20. Eugenia jambolana. Arbre mythique poussant sur les pentes du mont Meru. Une rivière du même nom se forme spontanément à partir de ses fruits. Dans les textes purâniques, l'Inde est appelée « continent du rosé-pommier » (Jambu-dvîpa).
21. L'un des noms donnés au cinquième des sept grands enfers de la mythologie hindoue (ou au vingtième là où l'on en compte vingt-huit). Il sert principalement au châtiment des menteurs et des auteurs de faux témoignages.
22. C'est-à-dire le monde d'en haut ou séjour des dieux, le monde terrestre ou séjour des humains, le monde d'en bas ou séjour des démons.
23. Littéralement : « L'histoire du corbeau et du palmier. » Un corbeau picore à terre sous un palmier et, à cet instant précis, une noix de coco se détache de l'arbre, juste à la verticale de l'oiseau, et vient le tuer. C'est là une figuration du « hasard » propre à la pensée indienne.

 

NOTES POUR CE SÉMINAIRE

 

A. Le magicien qu’est l’esprit

François Chenet, Psychogenèse et cosmogonie selon le Yogavâsistha. « Le monde est dans l’âme », Paris : De Boccard, 1998, vol I, p.  67 n. 101 traduit cette phrase de façon différente:
« Ce monde est l’exhibition d’un splendide réseau d’illusions (indrajâla), qui est sous la dépendance (i.e. sous le contrôle) de (ce magicien qu’est) l’esprit », jâgatîhendrajâlasrîs cittâyattâ yathâ sthitâ.

B. Le bouquet de plumes de paon

François Chenet, Psychogenèse et cosmogonie selon le Yogavâsistha, vol I, pp. 66-67 :  « L’univers visible n’étant que magie et prestige, son Créateur ne serait-il pas alors l’Illusionniste par excellence ? Existe-t-il un grand Illusionniste (mâyâvin), sorte de fascinateur universel qui accaparerait notre attention à la manière du magicien indien, capable par son art de l’hypnose (mohana-vidyâ) d’égarer les esprits en plongeant les sujets dans un état cataleptique, simplement en agitant un bouquet de plumes de paon, à l’instar d’un magnétiseur? »

C. Plongé dans l’hypnose ou la transe qui est un samâdhi (absorption mentale)

D. Polarité entre le bonheur et le malheur

Le commentaire <d> (« commentaire » au sens de Harald Weinrich par opposition à « récit ») décrit la « jungle », terre de désolation où règnent famines et incendies, qui est l’antithèse absolue du royaume vivant dans l’abondance et l’harmonie, sous la houlette d’un roi vertueux, que décrivait le commentaire <a>.

E. « Démone sanguinaire »

C’est le ressort de la métalepse qui se produit, plus loin dans le récit, lorsque, Lavana étant endormi après son repas de riz cuit (végétarien), la démone va « se saisir de sa vie » (carnivore) pour l’épouser. Il meurt donc pour renaître comme intouchable, dans un espace-temps <4> (sa vie d’intouchable) enchâssé dans l’espace-temps <3> (son errance dans la jungle).

F. Métalepse narrative la plus centrale

Le narrateur extradiégétique fait intrusion dans l’univers diégétique. « J’étais là » : La Parole du Maître est porteuse de témoignage.

G. L’imagination sous-tend la cosmogonie

François Chenet, Psychogenèse et cosmogonie selon le Yogavâsistha, vol II, p. 319 :
« Au moyen de son imagination primordiale, Brahmâ affecte en pensée la forme de sa volonté ; tout ce qu’il désire amener à l’existence, il l’aperçoit ; c’est lui qui imagine le système entier de ce monde venu à l’existence. Il conçut alors la naissance et la mort, le plaisir et la douleur, l’égarement et le cours du monde ; (éveillé un kalpa durant, c’est-à-dire mille âges du monde = un jour de Brahmâ), et finissant par tomber dans un état de langueur (à force de créer selon sa volonté la variété des êtres) aux multiples noms (— dieux, démons, etc. —), il se dissout alors (en Visnu reposant sur le serpent Âdisesa), comme un flocon de neige se dissout à la chaleur du soleil. »

Les parenthèses insèrent les gloses d’un commentateur médiéval.
(III, 116, 13-14)

Comm. de Fr. Chenet, p. 320 :
« L’activité de l’imagination synthétique et radicale sous-tendant le procès cosmogonique, en tant qu’elle contient sous une forme archétypique les idées plasmatrices de toutes les créatures, est encore comparée au travail de l’artiste peintre, Dieu se présentant ici comme le « grand Artiste » — ce à quoi les Grecs eussent bien sûr répugné en raison de la prégnance de la notion de mimêsis —, et l’imagination comme l’ « atelier de Dieu » :
« A un autre moment l’Intellect divin projette à nouveau des multitudes de créations, à l’image des cités célestes (gandharvanagaram) projetées sur l’espace vide (s’ûnye) » (IV, 47, 86) ; « Les couleurs variées de l’image peinte du monde se donnent à voir sur la scène de l’imagination divine où cette image surgit, suscitée par le pouvoir merveilleux de la Conscience ; il n’y a personne qui soit en mesure de dénombrer les figurines dansant sur (la paroi de) l’espace vide (de la Conscience) » (VIb, 41, 5) ; « l’image des trois mondes dans les trois temps surgit en raison de l’illusion dans l’Ame universelle en laquelle elle réside, telle une peinture peinte par ce peintre qu’est la pensée sur une paroi vide. Cette image infiniment variée, bien qu’elle-même vide, se déploie dans l’espace vide de la nescience (vyomni = ajnânâkâs’e) de par les vicissitudes des idéations de ce peintre qu’est la pensée (citta-citrakarena). »

H. Assister à sa propre mort : métalepse narrative la plus ontologique qui soit