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Le poète s'abreuve des saveurs de ce monde
Le Poète, spectateur des événements de ce monde, par la mastication (carvanâ) prolongée des émotions qu'il a sous les yeux, en est ému lui-même mais d'une émotion différente de celles des personnages qu'il observe et qui en est la quintessence. L'émotion du Poète est aux émotions ordinaires ce que le rasa (“saveur, émotion esthétique”) est au bhâva (“émotion, état affectif”). Nāṭyaśāstra VI 38: yathā bījād bhaved vṛkṣo vṛkṣāt puṣpaṃ phalaṃ yathā / tathā mūlaṃ rasāḥ sarve tebhyo bhāvā vyavasthitāḥ // “Comme l'arbre doit son existence à la graine, la fleur et le fruit à l'arbre, de même les rasa sont la racine et, à partir d'eux, tous les bhâva se disposent.” Lyne Bansat-Boudon, Poétique du théâtre indien. Lectures du Nâtyasâstra, Paris, EFEO, 1992, p. 103:
Cette liqueur, c'est la quintessence de toutes les saveurs, de toutes les sèves, de toutes les humeurs du monde vivant ou du monde environnant, si l'on veut bien se souvenir de la nature enveloppante de l'environnement: une biocénose, la Terre et ses habitants dont les émotions (les états affectifs) sont le produit visible de la circulation des humeurs (les fluides vitaux). La théâtralité ne peut se comprendre ici sans la théorie des humeurs. Mais réciproquement, la circulation des humeurs est mise en scène dans la poésie. Il n'y a pas seulement une physiologie des émotions, il y a aussi un spectacle des émotions et le processus “tout entier fait de rasa” qu'évoque Abhinavagupta n'est pas seulement un processus physiologique. Il est mise en scène et construction par la poésie d'un cadre de participation à tous les événements de ce monde.
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