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Des humeurs au théâtre
La dramaturgie dans l'Inde classique est fondée, comme la médecine et la rhétorique, sur la théorie des humeurs qui est partout présente dans les traditions savantes comme dans la vie quotidienne. Les représentations indiennes du corps humain, subordonnées à cet humorisme, diffèrent des nôtres sur au moins deux points:
C’est pourquoi l’étude de l’Ayurvéda est étroitement associée aux sciences naturelles (les différents règnes de la Nature), à l’étude du climat et de l’environnement. La théorie des humeurs est commune à toutes les disciplines impliquées dans l’étude de la Nature et du corps humain et nous devons embrasser ensemble l’Ayurvéda, le Kâmasûtra et le Nâtyasâstra.
Correspondances entre les valeurs médicales et les valeurs esthétiques Les correspondances les mieux documentées et les plus élaborées sont celles qui relient la médecine et le théâtre à la circulation cosmique des Rasa-s: saveurs, sucs ou sèves, fluides vitaux, onctuosité du corps, fluides imaginaires porteurs d’émotion, sentiments, etc. L’Ayurvéda (médecine), le Nâtyasâstra (dramaturgie) et l’Alankârasâstra (rhétorique) sont des savoirs intimement associés parce qu’il y a identité de nature ou continuité entre les SIX rasa-s corporels (sârîra-rasa) — sucré, acide, salé, âcre, amer, astringent — et les TROIS rasa-s mentaux (mânasa-rasa) — qui sont les trois guna-s du système Sâmkhya: sattva, rajas, tamas. Attention, cependant, ne cherchons pas de correspondances terme à terme; la continuité est bien plus complexe que ne le serait une combinatoire purement verbale, et elle s’explique par le jeu de la sensori-motricité en rapport avec le Vent (vâyu).
Le rasa se fonde sur l’émotion (bhâva) en tant qu’elle accède à la qualité de disposition mentale permanente (sthâyibhâva) lorsqu’elle est consolidée par des états «déterminants» (vibhâva) ou «conséquents» (anubhâva). Par ex. le «sentiment amoureux» (srngârarasa) se développe à partir de la rati («amour») qui est son stâyibhâva. Il a pour déterminant (vibhâva) la présence de l’être aimé, ou encore le clair de lune, les fêtes, etc. Il a pour conséquent (anubhâva) les œillades, les sourires, les étreintes.
Le sattva («eccéité, essence») est légèreté et luminosité; acuité (des sens), souplesse et rapidité (du mouvement), grâce (du corps); intelligence, sérénité, joie. Le rajas («poussière») est instabilité et clair-obscur; agitation, désir, tourment. Le tamas («ténèbres») est torpeur, inertie; hébétude, irrésolution, découragement.
Echantillon des correspondances entre la Carakasamhitâ (CS) et le Nâtyasâstra (NS) J’emprunte cet échantillon d’analyse comparée au livre de Ramendra Kumar Sen (très touffu et difficile à utiliser), Aesthetic Enjoyment (1966), pp. 57-59. Il rapproche NS, chapitre VI, paragraphes ou versets 62-75 (sur le Rire, Hâsa), de CS, Sûtrasthâna, XXVI, paragraphe 43-2 sur le rasa Acide, Amla. Il montre que les symptômes et conséquents du Rire chez Bharata sont les mêmes que les symptômes et effets de l’Acide chez Caraka. Notons en particulier la correspondance entre:
(NS, 6, 62) «indolence, décomposition, lassitude, sommeil, rêve, réveil brusque, indignation, etc.», et:
(CS, Sû. 26, 43.2) «agace les dents, donne soif, fait fermer les yeux, horripile les poils, liquéfie le flegme… vicie le sang, décompose les muscles, rend le corps flasque…»
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