«Le mot touche la chose»
La collusion entre le mot et le concept

Mercredi 18 mai 2011

Verbal proliferation may also be called conceptual proliferation in this context, for, as we will see presently, these philosophers of India were working with a theory of language where the line of demarcation between words and concepts was very fine, if not practically non-existent.

B. K. Matilal, Perception (Oxford, 1986), p. 310

Voici comment en substance un philosophe dans l'Inde explique le délire tel qu'il était mis en scène par exemple dans Pândavapuram. Le délire est essentiellement une prolifération verbale. La parole intérieure, lorsqu'elle est délirante, déforme la réalité en multipliant les fausses désignations et les fausses images. A mesure que la personne délirante couvre ce qu'elle perçoit du monde vécu (les autres et son environnement) avec une prolifération d'images et de mots qui font illusion, cette prolifération devient de plus en plus obsessionnelle et la personne délirante est cernée, enveloppée de multiples pièges ou illusions de nature à la fois perceptive et linguistique. Plus encore, le délire n'est pas seulement une série d'illusions, mais le langage tout entier est comme une gigantesque bulle qui crée une réalité (un donné) illusoire où tout se tient. Le modèle explicatif du délire est la Mâyâ telle qu'elle est décrite dans le bouddhisme et dans le Vedânta. Ce qui est important pour mon enquête, c'est la substance linguistique non seulement de tout délire mais aussi de la Mâyâ en général.

Cette enquête s'inscrit dans le moment présent où la philosophie occidentale s'ouvre à des littératures philosophiques extra-européennes. Mon enquête reprend trois schèmes de pensée et thèmes du discours caractéristiques de ces philosophies extra-européennes et en particulier du bouddhisme: 1 / le Voyage (la décision philosophique de Prendre la Route, l'idée selon laquelle la vie est un cheminement, des tribulations); 2 / les Expériences au service du développement personnel (découverte du Yoga et des arts martiaux au milieu du siècle dernier, pratique de la méditation, rencontre de maîtres de sagesse et d'enseignements ésotériques, virtuosité acquise dans des pratiques, des techniques du corps, des rituels); et 3 / la force illocutoire du langage (et le culte de la vive voix).

Ce troisième trait est l'objet des derniers séminaires de l'année. Je reviens sous différents angles sur la substance linguistique du délire, de la fiction et du dialogue philosophique. Je m'efforce de préciser les différences entre l'image, le mot et le concept. Mon hypothèse est celle d'une collusion entre le mot et le concept et la conclusion vers laquelle je tends est celle d'une prévalence de l'iconicité du langage sur toutes ses autres qualités et en particulier sur la propriété qu'on lui assigne traditionnellement en Europe de pouvoir distinguer le vrai du faux.

Dans mon enquête sur l'iconicité des noms propres, particulièrement dans l'Inde, je pars d'une confusion entre le plan des images et le plan des concepts, formulée dès les Upaniṣad, qui fait contraste avec les distinctions grecques. Cette confusion des images et des concepts implique toutes les autres, et en particulier l'indifférenciation entre l'objet et l'enjeu (artha) d'un énoncé, entre les noms propres et les noms communs, entre le récit et le discours.

En s'ouvrant à des littératures philosophiques extra-européennes, la philosophie contemporaine redécouvre un Grand Partage (a great divide) qui s'est opéré au temps de Platon et Aristote entre le «discours apophantique», qui a la propriété de distinguer le vrai du faux, et toutes les autres propriétés du langage lui permettant d'exprimer l'ambiguïté et la fiction ou bien encore des vérités pragmatiques et codées qui sont dépendantes d'un contexte et n'ont de valeur que pour persuader l'interlocuteur et motiver une action.

Approximativement, ce Grand Partage conduit à séparer deux ensembles de problématiques philosophiques:

le Vrai et le Faux
prouver
certitude
démontrer
fonction référentielle du langage
la Langue
arbitraire du signe linguistique

véracité et mensonge
persuader
croyance
convaincre
fonction indexicale du langage
la Parole
iconicité du langage

L'ensemble subsumé dans la colonne de droite est fondé sur l'hypothèse selon laquelle il y a une confusion implicite dans la Parole (je veux dire les mots tels que nous les énonçons dans l'oralité, la vive voix) entre le plan des images et le plan des concepts. Cette hypothèse, dans l'Inde, est ancienne et formulée dans les Upaniṣad. Ma première lecture sera prise dans les Studies in Vedantism de Krishna Chandra Bhattacharyya, classique inaugural de la philosophie contemporaine dans l'Inde.

Krishnachandra Bhattacharyya, Studies in Philosophy, Edited by Gopinath Bhattacharyya, Third Revised and Enlarged Edition, Delhi, Motilal Banarsidass, 2008, p.83 = Studies in Vedantism (1909), §112.

Vākya, a sentence or series of sentences in which there is a principal one to which the others are subordinate, is said to be a pramāṇa or independent source of knowledge. The right appreciation of this pramāṇa will depend on the understanding of a certain theory of language with which it is bound up. When we say ‘a word means a thing’ we do not mean that the word reminds us of the idea of a thing. We may no doubt consciously pause to remember or visualise the ideas, but this remembering is not understanding the meaning of the word, any more than any irrelevant idea, of which we are reminded by a word, is a part of the meaning. The word directly refers to the thing, expresses the thing, touches it (Bṛh. Upaniṣad I.5.3) in a sense. Psychologists speak of the primitive tendency to reify names, but have we got beyond this reification even now? With the same naiveté with which we objectify our ideas in perception, we objectify the word. The free concept not only requires the name for its support but is identical with it, though transcending it. Just as the presentative and representative elements of perception are not only associated but identified, being covered by the same determination of the self and objectified by it, so too in conception, the same determination of the self gives the name and the concept an identical object-reference. This unity of the name and the concept works unconsciously even in perception.

Bṛhad Āraṇyaka Up. I.5.3 (Olivelle, 19)

Every sound that exists is simply speech, for the former is fixed up to its limit (on the latter), whereas the latter is not.

(Sénart, 18)

Tout ce qui est son est parole. Elle est (parole) par la fin à laquelle elle sert; elle n'est pas (par elle-même une entité spéciale).

(Śaṅkara, 215)

(212) I.5.3 … And any kind of sound is but the organ of speech, for it serves to determine a thing, but it cannot itself be revealed.

(Śaṅkara, 215) Now the organ of speech is to be described. Hence the text says: And any kind of sound in the world, whether it is of the articulate kind uttered by creatures with the help of the palate etc., or it is of the other kind produced by musical instruments or clouds etc., is but the organ of speech. So the nature of the organ of speech has been stated. Now its function is being described: For it, the organ of speech, serves to determine or reveal a thing but it cannot itself be revealed, like things ; it only reveals them, for it is self-luminous like a lamp etc. The light of a lamp and so forth is not of course revealed by another light. Similarly the organ of speech only reveals things, but cannot itself be revealed by others (of the same category). Thus the Śruti avoids a regressus in infinitum by saying, 'It cannot itself be revealed.' That is to say, the very function of the organ of speech is to reveal.

Cette révélation, selon moi, est iconique au sens qui sera précisé dans les séminaires et les pages web qui vont suivre.

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